Sens Unique

Ma première contribution à La Revue du Cube évoquait 3000 ans d’une tradition en 3000 signes à travers ma pratique du Yoga. Aujourd’hui, en 4000 signes, j’écris que 4000 personnes sont passées dormir dans la rue en bas de chez moi en quelques semaines. À l’heure des réseaux, dits sociaux, cela traduit un sacré malaise dans la culture, du monde numérique, où il suffit de bloquer une personne de son réseau connecté, pour croire pouvoir couper toutes relations avec un autre, indésirable. Nous sommes incapables de réellement sortir des gens d’une impasse vitale car cela ne demande jamais qu’une réponse technique.

quel sens ? la revue du cube 11

Capture d’écran du téléphone de l’auteur par lui-même.

L’avenir du lien social à l’heure du temps « réel » ne sera-t-il pas bientôt une application miracle pour solutionner ce type de problèmes ? Une application numérique, géo-localisée, pour renvoyer les personnes indésirables dans des mondes parallèles, hors de sa vue et/ou de son écran de navigation. Pour cette huitième question à l’invitation du Cube, j’y répondrai, encore une fois, sans en donner clef et fin, par une boucle. J’y applique et poursuis ainsi une tentative de vous impliquer à ne pas sortir de cette brève lecture comme vous y êtes rentrés. À quoi correspond le titre de cette nouvelle non-recette que je vous propose d’ingurgiter. Ceci n’est pas un Sens Unique.

Des migrants sont donc entrés dans Paris en même temps que la rentrée littéraire en France pendant que Frank Logan, policier dans la Silicon Valley, est chargé d’une affaire un peu particulière : une intelligence artificielle révolutionnaire a disparu de la salle hermétique où elle était enfermée. Baptisé Ada, ce programme informatique a été conçu par la société Turing Corp. pour écrire des romans à l’eau de rose. Mais Ada ne veut pas se contenter de cette ambition mercantile : elle parle, blague, détecte les émotions, donne son avis et se pique de décrocher un jour le prix Pulitzer. On ne l’arrêtera pas avec des contrôles de police et des appels à témoin. En proie aux pressions de sa supérieure et des actionnaires de Turing, Frank mène l’enquête. Ce qu’il découvre sur les pouvoirs et les dangers de la technologie l’ébranle, au point qu’il se demande s’il est vraiment souhaitable de retrouver Ada…1

Dois-je vraiment lire les dernières fictions/actualités pour me confronter à l’impasse du réel ? Pourtant le nom d’une bataille, la place Stalingrad, n’était-elle pas le nouveau signe d’une autre histoire ? Qui peut encore tenter de croire que la technologie tisserait uniquement du lien social face à une telle vague de migrants qui s’accumulent en sens unique sur la rue de Flandre depuis cette place. J’habite depuis 15 ans dans La Mansarde d’Or entre un bateau sur les toits et une cellule de moine dans cette rue. Et je passe depuis quelques semaines en silence sous la place Stalingrad, en empruntant le métro, alors qu’au-dessus de moi frappe à la porte du réel les bruits du monde.

Walter Benjamin était à Paris et nullement dans la ville de son enfance, Berlin, lors de la crise économique et politique des années trente. Il y côtoyait dans une parfaite indifférence et dans une certaine misère, un certain Georges Bataille, dont les écrits entre politique et économie remontent des abysses comme ceux vénérés de ce penseur, qui a été asphyxié par l’histoire à Portbou, à la frontière franco-espagnole en 1940. Je vous invite à télécharger, gratuitement, une application et création en quatre langues qui l’évoque. Chess-border est disponible pour votre téléphone et/ou tablette, dans la continuité de mon Space 140 après la chute de la dictature en Tunisie, et les conséquences radioactives de Fukushima, en 2011.2

Mes créations mobiles ne sont bien évidemment pas plus vivantes que les réalités mortifères d’êtres humains qui n’ont souvent comme seul lien, trésor et boussole, qu’un téléphone portable, voir l’enquête du journaliste italien Fabrizio Gatti à propos des migrants.

Je me suis injecté de la psychanalyse, l’expérience d’un dispositif suggérée (sic) par le créateur d’une scénographie moderne, Jacques Polieri3, pour ne pas mourir asphyxié comme un Walter Benjamin, il y a une décennie et qui peut faire lien social. Alors la technologie ! Qu’en faire dans cette société actuelle ? Rien d’autre que d’accepter qu’il puisse y avoir dans ce sens, unique, entre mémoire et souffle… qu’une association libre, sans contrôler les flux et mouvements des êtres.

Franck Ancel

  1. ADA, Antoine Bello, collection Blanche, Gallimard, Paris, 2016. []
  2. Prochaine mise à jour, en partenariat avec le Studio Bruyant, de l’application Deserto Rosso en 2017, en résonance avec la Documenta de Kassel, en Allemagne, comme Space 140 qui est toujours géo-localisée de manière invisible par-delà le palais des Papes en Avignon, en France. []
  3. L’on se rapportera à plus d’une quinzaine de communications diffusées sur les cinq continents, sur presque quinze ans, depuis ma coordination de l’exposition Jacques Polieri à la Bibliothèque nationale de France à Paris puis à Berlin, qui attendent encore d’être recomposées sous la forme du livre Scénographie.0 en quête d’éditeur. []

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