S’évaporer pour [se] reconstruire

« Ce n’est pas le plus fort de l’espèce qui survit, ni le plus intelligent. C’est celui qui sait le mieux s’adapter au changement. » Charles Darwin (1809 – 1882)

Emporté par le vent, un tract roule sur le sol pour buter contre sa chaussure. Et reste planté là, attendant comme un geste de sa part. Le lycéen se baisse pour le ramasser, pris d’une soudaine inspiration. Insolite, l’imprimé ne correspond pas aux canons graphiques des prospectus de l’époque ; noir et blanc, dépourvu de toute illustration et débordant de textes lilliputiens qu’il s’étonne lui-même de vouloir déchiffrer.

« C’est à la suite des récents évènements, et des mesures qui les ont suivis, que l’idée s’est imposée dans nos esprits. Lorsque nous avons compris que nous étions cernés de toutes parts, à la fois par des pouvoirs publics déliquescents, obsédés par leur seule logique sécuritaire, et par une énième génération de psychopathes fascinée par sa propre morbidité… »

Un soudain déferlement de sirènes et de gyrophares, la tension de la foule est palpable à l’angle de la rue du Temple. Partout, les présentoirs du kiosque à journaux hurlent les mêmes rengaines anxiogènes. On se bouscule sous les regards sévères d’une compagnie de CRS stationnée autour de la place de la République. Le lycéen enfonce sa tête entre ses épaules et reprend sa lecture, se frayant un chemin parmi les passants apeurés.

« Pour qui ne souhaite pas consacrer le reste de sa vie à la consommation sous haute surveillance, le moment est venu de choisir, de reprendre le maquis et de rejoindre les souterrains. De disparaître dans l’underground et sur les marges, aux origines mêmes de notre culture, de redevenir nomade à l’écart des projecteurs, du web commercial et des médias de masse.

Ce qui implique de constantes remises en question, de dénoncer le lucratif et de renoncer à nos terrains de jeu dès qu’ils s’avèrent (trop) populaires. En assurant par là une triple fonction : nous protéger de regards mal intentionnés ; éviter la récupération ; garantir un renouvellement constant de nos idées et de nos énergies.

La décennie 2005-2015 s’est caractérisée par la mainmise des réseaux sociaux sur nos modes de vie. Et au travers de ces entreprises communicantes, la culture du narcissisme généralisé s’est imposée – soit une mise en scène constante et autocentrée de tous contre tous. Dorénavant, il nous faut échapper à ce piège et sortir de cette logique égocentrique pour survivre.

Si nous ne voulons pas nous trouver fichés pour trouble grave à l’ordre public à chaque fois que nous célébrons la vie, l’imagination et la création, si nous ne souhaitons pas servir de cibles aux balles de fanatiques nihilistes, nous nous devons de retourner parmi les ombres, parmi cette obscurité bienveillante qui nous a toujours protégés.

Reconstruire, réinventer, à l’écart de dynamiques mortifères.

Restez connectés, nous sommes là, juste à côté de vous, à l’écoute.
Et nous vous contacterons prochainement… »

Le lycéen referme la porte de l’appartement derrière lui et retire sa veste. Il hésite à photographier, puis à partager sa trouvaille avec son cercle de correspondants, mais se ravise. Non, pas aujourd’hui. Pour une fois, ils attendront. L’écran du smartphone s’assombrit d’une pression de son pouce.

De la bibliothèque familiale, il extirpe au hasard l’obscur récit de voyage d’une jeune fille dans les profondeurs de la Terre, à la suite d’un lapin vêtu d’une redingote avec une montre à gousset. Ses pages le happent loin de notre réalité, là-bas dans un étrange royaume où l’absurde le dispute au paradoxal.

Une étrange chimie se libère dans son cerveau, déclenchant un processus depuis longtemps oublié.

Laurent Courau

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