Que signifie « agir » dans le contexte des réseaux globalisés de la recherche scientifique ?

Le développement de l’outil numérique va de pair avec un développement exponentiel des collaborations et de la production scientifique. Des millions d’articles sont écrits et circulent plus ou moins librement, sans qu’il soit d’ailleurs humainement possible d’en prendre connaissance avec le recul nécessaire, et sans qu’une évaluation sérieuse puisse en être effectuée. Pour le meilleur et pour le pire, plus personne ne peut avoir une vision « humaniste » de la science. Le chercheur se retrouve perdu au milieu de tout cela, alors que, paradoxalement, l’action de la recherche publique est orientée, via un petit nombre d’officines paragouvernementales et selon des critères souvent plus idéologiques que scientifiques, vers un petit nombre de grands projets, considérés comme prioritaires, sur lesquels on investit massivement au détriment d’autres branches moins sexy de la science. Le chercheur se retrouve alors, dans bien des cas, dépossédé de sa liberté académique.

Ainsi, le projet ITER d’étude de la fusion nucléaire a été financé massivement par des gouvernements du monde entier. La commission européenne n’a pas ménagé ses efforts pour le présenter, auprès du grand public, comme une recherche visant à « la maîtrise de l’énergie du soleil » et comme une source inépuisable d’électricité propre, apte, par exemple, à assurer la transition rendue obligatoire par le réchauffement climatique. Mais, au sein de la communauté des physiciens, les critiques n’ont pas tardé à fuser, en particulier de la part de ceux dont les laboratoires ont été laissés pour compte par les arbitrages. A cette occasion, on peut comprendre que la réalité scientifique semble bien plus subtile que le storytelling qui nous a été servi.

Ces derniers mois, une polémique analogue a émergée au sein de la communauté des neurosciences au sujet du « Human Brain Project », financé à hauteur de 1,2 milliard d’euros par l’Europe. Ce projet consiste à modéliser, aussi précisément que possible, la totalité d’un cerveau humain à l’aide d’une prodigieuse (et coûteuse) puissance de calcul, avec en ligne de mire, la noble lutte contre les épidémies d’autisme, d’Alzheimer et de Parkinson. Là encore, l’énormité des sommes en jeu contraste avec le manque d’unanimité de la communauté scientifique sur la manière d’aborder ces questions largement ouvertes de neurosciences.

Cette nouvelle gouvernance de la recherche, basée sur la mise en réseau mais aussi la mise en concurrence des institutions scientifiques, a profondément modifié, voire diminué, la liberté d’action du chercheur. Elle va à l’encontre de l’esthétique « traditionnelle » de la science (telle qu’elle était défendue, par exemple par Pierre-Gilles de Gennes) : économie de moyens, serendipité, valorisation des solutions « élégantes » et des expériences astucieuses, liberté académique. Rappelons que la découverte de Fleming qui a conduit à la pénicilline, objectivement l’un des progrès majeurs du XXème siècle, est le résultat imprévu d’une erreur de manipulation. On aurait pu imaginer que le développement des réseaux ait pu conduire à une organisation radicalement différente, distribuée décentralisée, de la recherche, où le chercheur aurait eu une plus grande liberté d’action individuelle.

Emmanuel Ferrand

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