Singulier, comme d’habitude

Ainsi, une rupture majeure serait imminente ! Des technoprophètes la prédisent avec espoir, l’invoquent religieusement, la proclament même, comme un nouveau royaume. D’autres Cassandres, au nom de l’Humanisme, noirs prédicateurs apocalyptiques, nous promettent le pire et la damnation de cet accouplement avec le Diable technologique.

Le corps humain serait pour les premiers la prochaine frontière à dépasser, à fertiliser, et la technologie sera cette nouvelle semence qui le métamorphosera. Plus que des prothèses, qui ne sont que des substituts, ce sont de nouveaux organes, supérieurs ou différents, qui viendront nous augmenter et nous mener vers l’accomplissement du Grand Plan de la maîtrise de la nature, en passant par la nôtre, en devenant – petit détail – immortels.

Mais le lieu du projet ne se résumerait pas qu’à notre corps pour ces grands prêtres ! C’est Dieu que nous voudrions remplacer, en donnant naissance à des machines qui cesseront de l’être en devenant conscientes, qui nous seraient infiniment supérieures, et qui, probables adversaires de leur géniteur, se lanceraient elles-mêmes ensuite dans la genèse de leur successeurs supérieurs, telles des Matriochkas dans Matrix. Dieu devrait donc mourir plusieurs fois.

Pour les seconds, au bout du compte pas moins religieux que les premiers, le corps serait un sanctuaire, l’aboutissement d’un projet, qu’il serait sacrilège de violer, d’enrichir, de littéralement dénaturer, c’est à dire de n’être plus un objet de nature. Pour en empêcher l’avènement, ils oscillent entre deux stratégies.

La première est construite sur l’affirmation que tout cela est possible et que les conséquences en seraient terribles : sociales, politiques et économiques d’abord, dans l’apparition d’une nouvelle classe supérieure « augmentée », plus intelligents, plus beaux, éternels même, et de grands groupes industriels et commerciaux de ce nouveau « cosmétisme profond ». Morale et Philosophique ensuite, dans la dissolution de nos responsabilités vis à vis de nos corps devenus éternels, et donc de la moindre importance donnés aux corps des autres.

La seconde est construite sur le déni et la dérision : toute ces promesses sont des phantasmes qui ne se matérialiseront jamais, et ces technoprophètes sont de « faux prophètes » qui annoncent un royaume qui ne viendra pas. La vie est un mystère, impossible à maîtriser et reproduire, et la conscience est un miracle impossible à reproduire. Nous sommes et resterons les seuls porteurs de ce mystère et les seuls bénéficiaires de ce miracle.

Il y a en fait une raison commune pour laquelle ces deux communautés s’emballent, et cette raison est philosophique : Voulons-nous tuer Dieu ? En prenant totalement possession du corps, en créant des machines conscientes, les premiers disent « Oui » mais en prenant sa place, là où les seconds disent « Non » parce que ce serait un blasphème ou un risque non maitrisable.

Entre ces deux postures religieuses, entre adoration et exorcisme, il y a évidemment la possibilité de ramener de la raison, et de renvoyer tout le monde à la maison !

Les technoprophètes du Transhumanisme – l’inénarrable Kurz Weil en tête – nous parlent de l’apparition d’une singularité, d’une « catastrophe » comme l’aurait définie René Thom, où l’espèce comme l’histoire humaine verrait son histoire faire un saut quantique. Cette singularité viendrait, pour la première fois, rompre le processus continue d’une évolution darwinienne en faisant de l’homme l’agent, le bénéficiaire (ou la victime pour les contempteurs de la Singularité) de ce saut.

Les Humanistes, qui en redoutent la possibilité, nous implorent d’y renoncer, au risque d’y perdre notre âme, en lançant un processus dangereusement et définitivement déshumanisant.

Les uns comme les autres semblent cependant oublier une chose : l’homme est une singularité permanente. Mieux, c’est sa capacité à créer des singularités qui conditionne, définit, construit son humanité.

Quand – et depuis des millions d’années – à l’aide d’un organe plastique comme son cerveau, l’espèce humaine exploite sa capacité à représenter, modéliser et théoriser pour produire les outils matériels de sa survie, de sa protection, de son développement, de son plaisir (ce que nous appelons la maîtrise de la nature), il ne cesse de créer des singularités. Quand il fait des plans de chasse, taille le silex, peint des parois, invente l’arc, l’écriture, l’imprimerie, les antibiotiques, l’ordinateur, Internet, la réalité augmentée, le contrôle par la pensée, que fait-il, que crée-t-il, sinon des singularités ?

Le fait que les technologies envahissent son corps, qu’elle l’augmente même dans toutes ses capacités, y compris cognitives, vient en fait en totale continuité avec l’histoire de son développement, qui n’est qu’une succession de singularités. Si la dernière est plus spectaculaire, elle n’en demeure pas moins semblable à celles qui l’ont précédée. Pensons-là sans tabou et sans crainte non plus, car il n’y a aucune crainte à penser et à tout envisager, sans jamais rien croire.

Hier, aujourd’hui, demain, la nature de l’homme est de dépasser sa nature, son seul vrai risque étant de ne pas penser ce dépassement. Notre continuité humaine est faite de discontinuités successives, lissées par notre pensée. Ne redoutons pas de penser la singularité suivante, car nous verrons alors qu’encore une fois, après l’humain, il y a l’humain.

 Dominique Sciamma

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