Une société du bien vivre

Julien Letailleur - La Revue du Cube

© Julien Letailleur

Jamais le mot « sens » n’aura autant prospéré sur les réseaux sociaux. On le retrouve sous des formes multiples : dans les citations de la philosophie un peu naïve propre au Web où Gandhi côtoie Saint-Augustin sous fond d’aurore boréale; inséré dan­s le nom que se sont choisi les entreprises, des start-ups comme Makesense, jobs.makesense.org ou senserecruitment, qui veulent nous aider à trouver un travail qui nous corresponde. Un informaticien veut devenir chef cuisinier, pourquoi pas. Switch Collective a pour vocation d’accompagner les « jobs out » (les démissionnaires) en quête de sens et les aider à définir leur nouvelle vocation. « Parmi les alumni de notre programme « Fais le bilan calmement », on a rencontré beaucoup de switchers qui disent être en manque se sens ». Switch Collective se donne pour mission : « d’aider les gens à retrouver du sens, à leur faire comprendre que l’objectif n’est pas « la réussite en soi » mais plutôt « la réussite pour soi ».

Le mot sens a pris son envol dans le monde du travail, et du management, puis il a gagné les sphères de la politique et le langage commun. Les sites de développement personnel et les mentors nous aident à décrypter nos vies, à décider de nos stratégies. Les collectifs sont de plus en plus nombreux à vouloir changer le monde et nous demandent de participer à leur démarche. L’État n’est pas en reste avec la volonté de devenir lui aussi « agile », de s’ubériser et de se « plateformiser » pour donner naissance à des « start-up d’État » avec un programme inédit : Entrepreneur d’intérêt général. Une récente rencontre avec Julien Letailleur1 , candidat virtuel et fictif à la Présidence de la République, donnait lieu à des ateliers où s’ébauchait la problématique d’un État agile.

Comment se dégage le sens dans la multitude d’initiatives et d’efforts individuels et collectifs ? C’est peu à peu, pas à pas, que le sens chemine et nous contamine. La multitude d’initiatives qui, à l’échelle planétaire, s’entrecroisent et s’échelonnent dans l’espace et dans le temps, pose un objectif commun : retrouver du sens à nos vies. Des actions qui semblent dispersées sont les pièces d’un gigantesque puzzle, le paysage d’un monde nouveau qui commence se dévoiler où l’intelligence collective et le pouvoir d’agir deviennent des réalités.

Les outils de l’intelligence collective

Rien ne serait possible sans la technologie et ce qu’elle apporte aux réseaux. Chaque jour, de nouveaux outils et usages vont permettre l’ancrage d’autres façons de faire, d’autres façons de vivre. Les conférences : TedX a démontré que prendre la parole n’était pas réservé aux célébrités; Facebook live rend encore plus simple la prise de parole sur le réseau; Meet up permet de s’organiser en groupes d’affinités pour se rencontrer. Les outils de formation: s’inscrire à un mooc ou suivre un webinar est un moyen de se former selon son emploi du temps et ses besoins. Les sessions collectives comme le créathon que vient d’organiser Makesense à Paris, ou les hackathons, ne sont plus réservés aux développeurs mais permettent aux individus de présenter leurs projets et de s’appuyer sur la communauté pour les développer. Le design thinking: approche innovante centrée sur l’humain et ses besoins qui utilise les outils des designers appliqués à l’urbanisme et à la gouvernance. Les boosters de créativité: ils permettent aux équipes de pratiquer le brainstromimg collectif (on peut citer toguna, creativity). Les entreprises et associations ont à leur disposition de nombreux outils en ligne en open source, tels Slack ou Framasoft, leur permettant de faire leur « transition numérique ».

Les outils du pouvoir d’agir

Les pétitions en ligne sont un outil puissant donné au citoyen. Les plateformes numériques de consultation citoyenne, comme Tell my city, Fluicity ou Vooter, peuvent être utilisées par les collectivités pour faire participer les habitants d’un territoire. Pour élire un candidat citoyen Président de la République, La Primaire.org a opté pour une plateforme fondée sur la technologie Blockchain et a proposé de qualifier 5 candidats tirés au sort. #MaVoix la teste également. Mais il y a aussi STIG, Democracys OS, Assembly… Le citoyen « agile » et « augmenté », grâce à la pratique quotidienne de la technologie, apparait armé pour s’adapter au monde qui vient, à l’intelligence artificielle et à la robotique. Il se sent au moins aussi légitime pour décider que les représentants élus, parfois englués dans une routine archaïque.

Les propositions : « Dans quelle société voulez-vous vivre ? »

jours heureux - La Revue du CubeJusqu’à présent, persistait un fatalisme qui laissait entendre que la société telle que nous la vivons dans les démocraties occidentales était la seule possible : « il n’y a pas d’alternative » (TINA : « There Is No Alternative ») répétaient en boucle les TINA français et européens. Aujourd’hui, les propositions existent. Elles émanent de citoyens qui se sont regroupés autour d’un objectif commun de reprendre la main sur les décisions qui vont donner forme au type de société à laquelle ils aspirent. « Puisque le sens ne nous est plus donné, c’est à nous de le produire » écrit le groupe Enquête de Sense, manifeste pour la société civile en préparation. Sur le thème 2016, « Faire société », la Social Good Week fait connaître, fédère et encourage les porteurs de projets qui utilisent le numérique au service de l’intérêt général. Le collectif Jours Heureux2 vient de publier un livre de 120 propositions rédigées par 100 auteurs, avec 40 réseaux partenaires3. Lors de la présentation, un auteur dira  « On est dans une société qui pourrait marcher sur deux jambes, mais pour l’instant on saute a cloche pied » Les actions entreprises ou à entreprendre sont présentées de façon compacte et pragmatique et elles correspondent aux attentes d’une partie des français convaincus qu’on peut, et qu’on doit, vivre autrement. « Pas un livre de plus de constat, un livre de solutions » disent les co-auteurs. Les propositions vont de mesures modestes, mais attendues, aux plus ambitieuses : réécrire la constitution avec les citoyens, rédiger un nouveau traité européen (proposition : « démocratiser les institutions européennes »). Mais il y a aussi des propositions plus simples, comme « reconnaître le métier d’herboriste » ou « renforcer la pratique de la méditation » (Mathieu Ricard) dans l’esprit du temps. Une plateforme de consultation citoyenne permet de commenter et participer.4

La finalité : une société du bien vivre

Le thème du bien-être est en expansion dans tous les cahiers de tendance dont le métier est la prospective « mais les promesses de croissance et de bien-être dérivent en une croissance du mal-être et de le déshumanisation » écrit Jérôme Baschet dans Adieux au capitalisme5. La finalité des jours heureux, « une société du bien vivre », peut sembler un peu simple, mais la simplification fait justement partie des demandes les plus urgentes : assez de ce déluge législatif, trop complexe à appliquer, assez de ces contraintes qui pèsent sur la vie privée, assez d’État en somme. Rendre des services au citoyen doit devenir l’objectif d’un État et de son administration, sinon les start-up y pourvoiront.

Un atelier sur les nouvelles valeurs de la Civic Tech, mené par Le Blog de la Ménagère lors de Ouishare fest 2016, a permis de commencer à dégager des valeurs. La transparence, l’intégrité, l’empathie, la bienveillance, l’agilité autant de qualités qui dessinent les contours d’une société où le numérique est au service d’un sens retrouvé. Le temps est venu pour les citoyens de co-construire une société de « l’intérêt collectif et de la joie de vivre ».

Janique Laudouar

  1. Julien Letailleur, personnage fictif du collectif Les 100 Barbares, candidat à la Présidentielle et porte-voix des citoyens. []
  2. #LesJoursHeureux, l’alternative citoyenne sur Le Blog de la Ménagère []
  3. Ouvrage collectif, Et nous vivrons des jours heureux, 100 auteurs, 120 actions pour résister et créer, édition Actes-Sud, Paris, 2016. []
  4. Plateforme de consultation : s’exprimer sur les 9 mesures essentielles http://les-jours-heureux.fr/category/9-mesures-essentielles/ et https://2017agirensemble.fr/ []
  5. Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, Edition La Découverte, Paris, 2014. []

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