La société et les territoires à l’épreuve de l’hybridation

Vers de nouveaux contrats de confiance
Les géographies des mondes contemporains sont bousculées par les mutations en cours liées notamment à ce qu’il est convenu d’appeler « la révolution numérique ». Les géographes sont naturellement interpelés. Il y a celles et ceux qui tombent dans l’idolâtrie de « la ville intelligente » -prononcer « smart city »- et des « territoires augmentés », et celles et ceux qui s’interrogent effectivement sur les plus values sociales, culturelles ou éducatives effectives, voire qui s’inquiètent des dérives possibles. Nous choisissons un autre point de vue, celui de l’observateur de la ville « lieu de maximisation des interactions1 », territoire où se jouent ces métamorphoses et où peuvent s’inventer de nouvelles manières d’imaginer demain et de donner du sens.
Mutations
Nous vivons dans un environnement de plus en plus complexe et participons à une « modernité liquide »2 où le changement est devenu la règle et la stabilité l’exception. Le numérique n’est qu’un élément de la complexification des mondes actuels et en devenir, faits de mouvements, de logiques réticulaires, d’expressions territoriales circonstancielles, de mutations et de réagencements permanents. Les temps sociaux, les territoires de vie et les mobilités éclatent. Les statuts changent, les échelles et les frontières deviennent plus floues. L’irruption des TIC et du numérique brouille encore davantage les rapports entre l’espace et le temps, l’ici et l’ailleurs, le réel et le virtuel, l’individu et les communautés. L’effacement progressif de l’unité de temps, de lieu et d’action des institutions oblige à de nouveaux assemblages. Le « big-bang » des organisations et des territoires entraîne de nouvelles recompositions et nécessite d’autres alliages, alliances ou coalitions.
Hybridations
Métissage, multi-appartenance, hybridation des espaces, des temps et des pratiques deviennent des figures courantes des mondes contemporains. Dans les grandes métropoles où se croisent des dizaines de nationalités et des centaines de cultures, la rencontre avec l’autre et l’ailleurs, augmentée par les technologies, est désormais quotidienne laissant la place à de multiples combinaisons. L’individu est devenu polytopique. Les nouveaux espaces qu’il produit définissent de nouvelles hétérotopies3 qui hébergent d’autres imaginaires4. Les frontières entre temps de travail et temps de loisirs s’effacent. Les métiers uniques laissent la place à des « portefeuilles d’activités ». Le temps du voyage devient parfois un temps de travail. Le bureau bouge5, l’appartement se fait hôtel, la ville se transforme en station touristique, alors que la station s’urbanise. On distingue de moins en moins la résidence secondaire de l’habitation principale. Les campings sont habités à l’année et pour quelques heures certains musées deviennent bibliothèques. Des voies sur berges se transforment en plage alors qu’en hiver la place de la mairie accueille une patinoire. Sur les marges, les délaissés urbains sont investis par les exclus, SDF, Roms et migrants. Face à la fonctionnalité et à la spécialisation stérilisante des espaces et des temps, des 
« tiers lieux »6 et des « tiers temps » émergent qui réinventent la fonction même des villes comme lieu de croisements et de frottements. Les statuts des individus en mouvement se brouillent en termes de nationalités, d’identités, d’appartenances et de fonctions.
Garde-fous et pistes
Face à ces mutations, le citoyen doit être vigilant pour éviter la « disruption7 », ce phénomène d’accélération de l’innovation qui consiste à aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique totalement impuissante. On doit également se mobiliser face à l’homogénéisation et l’aseptisation d’une « ville sans contacts », automatique et « à la carte » et se rappeler que la valeur de nos cités se mesure aussi « au nombre des lieux qu’elles réservent à l’improvisation»8. On doit imaginer une « écologie des temps»9 et un « urbanisme des temps » et réfléchir à la notion même de citoyenneté pour l’ouvrir à l’idée de « citoyenneté éphémère et situationnelle10». Ces changements nécessitent d’anticiper le passage d’une identité d’aires à une identité de traces, d’une « identité territoriale » à une « identité ouverte et situationnelle ». Enfin, ils permettent d’imaginer de nouveaux « contrats de confiance temporaires11 ».
L’instabilité, l’éphémère, le mouvement ou la discontinuité ne signifient pas la fin de l’histoire, de la géographie ou du politique. Ce n’est pas la mort des territoires mais l’acceptation de leur complexité, de leur polymorphisme et de leur polychronie comme nouvelles figures de réassurance.

Luc Gwiazdzinski
lucgwiazdzinski.blogspot.ca

  1. Claval Paul, La logique des villes : Essai d’urbanologie, Paris, LITEC, 1982. []
  2. Bauman Z. (2000), Liquid Modernity, Cambridge, Polity Press. []
  3. Foucault M, 1984, « Dits et écrits, Des espaces autres » (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49. []
  4. Wunenburger J.-J., « Pratiques artistiques post-modernes et hybridité », in Gwiazdzinski L. (dir.), L’hybridation des mondes, Grenoble, Elya Éditions, 2016. []
  5. Marzloff B., 2015, Sans Bureau Fixe, transitions du travail, transitions des mobilités , Limoges, FYP. []
  6. Oldenburg R., 1989, The Great Good Places, New-York, Paragon House. []
  7. Stiegler B., Dans la disruption, Comment ne pas devenir fou ? Paris, Les liens qui libèrent, 2016. []
  8. Kracauer S., Rues de Berlin et d’ailleurs, Paris, Les Belles Lettres, 2013. []
  9. Grossin, W. (1996). Pour une science des temps. Introduction à l’écologie temporelle. Paris : Octares. []
  10. Gwiazdzinski L., 2007, « Redistribution des cartes dans la ville malléable », Revue Espace, Population, Sociétés n°2007-3 []
  11. Conjard A., Gros S., Gwiazdzinski L., Martin-Juchat F., Menissier T., 2015, L’atelier de l’imaginaire. Jouer l’action collective ? Elya Editions, 168p. []

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