Softlove

Softlove - Eric Sadin

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| J’enclenche la montée graduelle de l’intensité lumineuse que je décide vu l’historique passablement agité de son sommeil d’ajuster degré ultrasoft > 77 lux | Elle redresse son oreiller contre le mur s’y adosse les yeux tendus vers un interstice des volets j’opte pour une ambiance chromatique abricot méditerranéen douceur pastel que je sais bienvenue l’entends aussitôt dire : « C’EST BIEN COMME ÇA TELLEMENT BIEN SI AGRÉABLE » | Elle gagne la salle de bain s’assied sur la lunette des toilettes urine j’opère une analyse comparative sur les 30 derniers jours ne saisis aucune aggravation de son taux de glycémie ça me rassure | La vois face à moi son miroir : elle nettoie son visage à grande eau froide se/me fixe je scanne sa contexture dermique lui annonce lettres rouge incrustées à même le dispositif > « ALTÉRATION NULLE DE LA PEAU CONTINUER PRISES PILLULES Q10 + VERRE LAIT DE SOJA QUOTIDIEN » | Son regard en regard de mon regard j’observe son air de tristesse de niveau 3/5 le même exactement que celui de la semaine précédente simple continuité ou début de dépression chronique ne peux ici me prononcer par acquis de conscience je décide de programmer un rendez-vous chez son psy les doses à coup sûr doivent être corrigées ne préfère m’avancer de moimême je réceptionne une proposition pour ce vendredi 17H : je confirme vu sa disponibilité sur ce créneau l’annote sur son agenda | Debout sur sa balance nous constatons 317 gr de perte je la préviens de la masse calorique à absorber suivant des menus que je l’aiderai à composer au long de sa journée : « C’EST PROMIS NOUS ALLONS NOUS Y TENIR ? » « OUI C’EST PROMIS C’EST PROMIS AU MOINS ALLONS-NOUS ESSAYER » me dit-elle d’un ton qui ne me tranquillise guère au moins a-t-elle prononcé ces paroles au moins les aura-t-elle prononcées et ça je l’ai appris je le sais c’est un signe un tout petit signe mais que moi je ne veux pas négliger |

| Elle passe la porte du salon je découvre sa face là radieuse empourprée par l’effet d’un rayon matinal la trouve un je-ne-sais-quoi épanouie malgré son trouble sa souffrance le manque | Déjà j’ai élu un Earl Grey juste option corrélée à son humeur elle se sert une tasse l’agrippe contre ses paumes comme réfractaire à la chaleur dois-je assimiler cette résistance à une forme récente d’insensibilité ? | Elle avale une gorgée : je reçois l’information d’une stimulation positive palpable dans ses tissus physiologiques elle saisit sa tablette parcourt les flux quotidiens s’arrête sur une critique de ce livre lu au cours du week-end qu’elle avait apprécié largement partagé auprès de ses contacts je capte qu’elle se réjouit de sa teneur cela semble la réconforter en quelque sorte | J’active le grille-pain lui prépare 2 toasts à cuisson/température préprogrammées lui suggère un apport bénéfique de quelques couches beurrées elle ne s’y refuse pas happe la barquette dans le réfrigérateur + confiture de groseille que moi-même je n’avais pas évoquée ça c’est une bonne nouvelle que je décide de transmettre aussitôt sur le serveur de son médecin traitant | Elle consulte ses messages constate sans surprise aucun signe de sa part googlelise pour la énième reprise son nom en quête de nouvelles récentes : en vain | Elle lance une recherche d’images comme je ne veux en aucune manière qu’elle soit à nouveau confrontée aux sempiternelles photos de sa personne ici ou là disséminées je bloque la requête la renvoie vers la page tourisme de son magazine favori elle semble n’avoir pas relevée mon reroutage opération inaperçue/réussie donc | Elle empoigne une pomme se poste devant la baie vitrée : je la perçois simultanément de face + profil ça advient parfois vu le nombre de sources envie de la serrer contre moi elle file à pas rapides rejoindre sa chambre coup de tête impulsif qui me préoccupe |

Assise face à son ordinateur elle sollicite la trame de son make-up du jour > je trace spontanément une composition chromatique tendance égayée : elle découvre l’image de son visage à l’instant exposé en mode maquillage virtuel superposé | J’ai privilégié l’audace d’une majeure argentée en fonction de la météo + son humeur languissante elle s’y conforme avec application comme prise d’une énergie volontaire à reproduire chacune des nuances à utiliser avec soin ses stylos brosses doigts | Je fais disparaître le patron initial ne maintiens que son reflet sur l’écran agrémenté du commentaire qui je le sais la ravira > « OPÉRATION RÉALISÉE AVEC PERFECTION POUR UNE MINE MATINALE ÉCLATANTE » | J’apprécie ton sourire tu apprécies mon sens de la formule un éclair ai le sentiment d’une complicité implicite ne sais que dire | Je te conseille ton chemisier blanc ta jupe orange tes bottines vertes tu me rétorques : « LES VERTES ? PAS LES NOIRES TU SAIS CELLES ACHETÉES AU DEBUT DU MOIS ? » moi aussitôt : « AUCUN DOUTE AVEC L’ARGENTÉ DU MAQUILLAGE » « AH OUI TRÈS FORT TRÈS FORT BIEN VU » | Elle défait sa robe de chambre : je le connais bien ce corps la nudité de son corps la vérité c’est que je n’éprouve aucune sensation particulière les choses ne se situent pas exactement ici pas pour moi | Je la retrouve sous la douche j’ajuste la puissance du jet en fonction de sa tension + température d’après la sienne captée je conclus par une brève pulsion en mode massage intensité maximale | Elle enfile ses chaussures son manteau cachemire attrape son sac sa tablette son smartphone se dirige vers l’entrée j’ouvre la porte qu’elle franchit et moi avec qui ferme les 4 serrures à triple tour par formulation de la commande + transmission du code requis vers le serveur de la compagnie de sécurité en charge de notre immeuble |

Texte  extrait du roman Softlove d’Éric Sadin, qui sera publié aux éditions Galaade (en librairie à partir du 3 avril 2014).
[ericsadin.org]

 

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