Sommes nous plus créatifs que nos ancêtres?

L’être humain moderne, hyper-connecté, découvrant tous les jours de nouvelles applications sur son smartphone, maniant toujours plus d’informations, vivant dans un monde urbain toujours plus complexe, est-il plus imaginatif, audacieux, intelligent, ingénieux, en un mot créatif, que son ancêtre, l’humain préhistorique, seul au milieu d’un monde hostile, tapant sur des silex pour faire jaillir le feu ou fabriquant un arc et des flèches ?

La question ainsi posée est celle du Progrès. Non pas le Progrès de l’industrie et des techniques, puisqu’il est indéniable, mais celui de la valeur et du mérite de l’homme. Somme-nous intrinsèquement supérieurs à nos ancêtres, sur le plan créatif ?

Illustration : Cherokee

Illustration : Cherokee

Tenons pour acquis que les premiers hommes étaient plus créatifs que les animaux (qui le sont parfois, mais au niveau de toute une espèce). Ils ont découverts, lentement, au cours des millénaires du paléolithique, les techniques élémentaires, mais qui ont du mobiliser des ressources d’inventivité dont aucun animal n’est capable : la capacité à créer des outils, à se protéger des prédateurs par des armes, qui démultiplient la force des bras, à cuire sa nourriture et à se réchauffer grâce au feu, à se vêtir, à projeter sur des parois des cavernes des images peintes, à produire les premières sculptures, à ensevelir les morts…

Puis, au cours du néolithique, nos ancêtres ont complété cet arsenal, en domestiquant des animaux, en cultivant des plantes. Prodigieuse révolution, créatrice d’un monde nouveau. Peut-on penser que le néolithique est plus créatif que le paléolithique ? Et que l’homme des temps historiques, qui voit l’arrivée des villes et l’invention de l’écriture, est plus créatif encore que les deux premiers ? Ce n’est pas l’opinion du géographe et anthropologue américain Jared Diamond. Dans son ouvrage iconoclaste, Guns, Germs, and Steel, il montre entre autre l’incroyable créativité dont font preuve les chasseurs-cueilleurs qui furent nos ancêtres et qui subsistent encore en quelques points de la planète. L’ingéniosité, la curiosité, l’intelligence sont simplement chez eux des gages de survie.

Certes, la production humaine connaît, avec les temps historiques, un bond immense, qui peut être porté au crédit de la créativité : les villes sont des lieux d’accumulation du savoir, l’écriture permet à l’intelligence de se fixer. La créativité devient cumulative, elle progresse, d’une génération sur l’autre.

A l’autre bout de l’Histoire (laissons de côté toute les « étapes » du « Progrès », comme la Renaissance ou l’ère industrielle), l’ère du numérique parachève le mouvement et fait rentrer toutes les créations humaines dans une nouvelle phase de sophistication et de complexité, avec l’ingénierie subtile du virtuel, des nanotechnologies et de la génétique. Apparemment, la créativité est à son comble, si on la compare aux gestes grossiers des hommes lorsqu’ils maniaient les outils du réel, silex, pelles, marteaux. Mais n’est-ce pas une illusion ?

Le philosophe Ortega Y Gasset, quant à lui, considère, dans la Révolte des masses, que l’homme moderne vit dans la culture sophistiquée, comme si elle était la nature. Autrement dit, le génie créatif, qui est à l’origine de nos sociétés modernes, lui est totalement étranger. Nous bénéficions d’innombrables strates de créativité accumulée, mais la créativité supplémentaire, que nous ajoutons à celle des générations passées, est une couche somme toute fort mince.

Certes, un homme qui tenteraient d’allumer un feu avec des silex en plein Paris aujourd’hui apparaîtrait comme peu créatif. Mais il faut replacer son geste dans le contexte d’une époque où ce celui-ci était d’une audace inouïe. Il reposait sur une intuition géniale, peut-être appuyée sur l’observation fine et répétée de phénomènes naturels. Et ce geste est fondateur de toute l’industrie humaine.

Il y aurait donc une autre vision de la créativité : loin d’augmenter avec les siècles, elle diminuerait. Tous  les progrès essentiels ont été réalisés à l’origine, et les progrès suivants nécessitent une créativité toujours moindre, parce qu’ils s’appuient sur la créativité initiale, ils en sont les dérivés. Mais nous avons beaucoup de mal à nous sentir inférieurs à nos ancêtres, avec nos smartphones…

Pierre de la Coste

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