Nous ne sommes pas des Bisounours!

Le dîner s’annonçait sous les meilleurs auspices. Nous étions une dizaine, toutes des personnes de qualité « mondaine » représentant les univers de la finance, des medias, des entreprises, de l’art, tous occupant plus ou moins des postes à responsabilités, impliqués par ce que la doxa considère comme des sujets importants. Les maîtres de maison pouvaient s’enorgueillir. Le « dîner en ville » avait belle allure. Après les civilités d’usage, la conversation se déliait. Mais, voilà, j’en ai appelé au besoin de solidarité et la nécessité de prendre soin les uns des autres. Le couperet du dédain est tombé instantanément. J’avais à peine formulé le nom de Thomas Piketty, que la sentence est tombée « Nous ne sommes pas le monde des Bisounours ! ». Et les uns et les autres de tourner le dos psychologiquement pour donner un nouvel élan à la discussion en parlant des œuvres exposées à la FIAC.
Cette situation, je l’ai rencontrée mille fois. Je suis journaliste, je collabore à La Tribune depuis 8 ans, à la revue We Demain depuis trois ans et je chemine avec l’équipe du Positive Economy Forum, initiée par Jacques Attali depuis 2013. Je m’intéresse de près aux sujets du développement durable, de son impact social et environnemental. Mon champ d’investigation est la réalité non la fiction. Mon métier impose que je me maintienne à juste distance pour observer et comprendre les forces en présence et les enjeux. L’empathie est nécessaire, il faut embrasser son sujet sans se compromettre. Que répondre à une personne qui vous qualifie de « Bisounours » ?
Tout d’abord qu’il est facile et peu glorieux de tourner en dérision un individu sous prétexte que l’on ne partage pas ses idées. Il l’est beaucoup moins de regarder la réalité en face et de laisser de côté ses certitudes pour se remettre en question.
Il me suffit chaque matin de faire la revue de presse internationale, d’explorer ma liste de mails où affluent les communiqués pour vanter tel ou tel produit, m’inviter à telle ou telle conférence « pour changer le monde » pour mesurer combien désormais les questions sur le climat et l’impact social innervent notre quotidien.

Une révolution invisible est en marche.
La crise est passée par là, les temps changent. Le succès international de l’essai Le capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, l’atteste. Dans le monde entier, des individus se lèvent pour dénoncer et remettre en question les modes de fonctionnement qui avaient cours jusqu’alors. La peur et la misère attisent la haine et la folie terroriste de réactionnaires qui entendent faire régner la barbarie et la terreur au nom d’une interprétation délirante et erronée de la religion.
De Tokyo à Sao Paulo, Damas au Cap, Stockholm à Berlin, Madrid à Istanbul, la grande majorité des voix se dresse contre la menace de basculement du monde dans la barbarie. Ils se font entendre pour réclamer un nouvel ordre mondial. Utilisé à des fins pacifiées, le numérique est un sésame pour la liberté. Ici et là, la société du bottom up s’exprime sur les réseaux, échange, partage, milite via les pétitions sur change.org, avaaz.org ou 350.org. Sur les réseaux, les entrepreneurs sociaux et les changemakers s’organisent sans attendre un blanc seing des autorités. Les jeunes, ceux que je nomme la génération @perdue, ces femmes et hommes, sortis de leurs études en 2009, – ils ont autour de 25 ans aujourd’hui – à qui l’on a dit tout de go « vous n’avez pas d’avenir » ont pris leur destin en mains. L’innovation et la création sont leurs moteurs. Le coding, leur expression quotidienne, ils refaçonnent le monde. Certains se réunissent sous l’étendard des Barbares, prenant à la hussarde tel ou tel secteur pour mieux conduire l’économie disruptive, prôner de nouveaux modèles et mettre à bas des rentes qui, depuis le XXème siècle, fructifient sur des schémas d’arrière garde.
D’autres entendent donner du sens à leur vie, avoir une dimension morale, éthique et choisissent la voie du social business, de l’économie sociale et solidaire. Certains sont entrepreneurs sociaux, d’autres bénévoles ou travaillent au sein d’associations, d’ONG ; tous sont des acteurs du changement, convaincus que c’est en partageant, en faisant œuvre de solidarité que le monde trouvera des solutions d’avenir.
Le phénomène est planétaire. Que ce soit dans des pays émergents ou des régions développées, des individus s’engagent et créent de nouveaux modèles. Le foisonnement et l’effervescence de ces initiatives sont tout bonnement fulgurants ; ils témoignent d’une réalité du monde qui jusqu’à peu n’intéressait pas les medias. Face aux mastodontes de l’économie classique dont les intérêts premiers ne sont pas l’épanouissement du bien social et la protection de la nature, face à la dictature du court terme imposée par la finance et les medias, la quête effrénée de toujours plus de rentabilité souhaitée par des investisseurs, individuels ou institutionnels, ces milliers d’hommes et de femmes invitent à une autre vision du vivre ensemble et de la possibilité de construire notre avenir.

Vers une économie positive
À la tête de PlaNet Finance, l’organisation de solidarité internationale qu’il a co-créé en 1998 avec Arnaud Ventura, Jacques Attali prône sous le concept d’altruisme rationnel au service des générations futures l’une des voies les plus porteuses pour comprendre et soutenir cet élan : l’économie positive.

Le mouvement est né en 2012. Il a depuis porté sa voix au travers du Positive Economy Forum au Havre et à San Patrignano, en Italie, donné lieu à la présentation d’un rapport et 45 propositions remis au président de la République, François Hollande, et nourrit différents écrits dont l’indice de l’économie positive et le Positive Book. Nous travaillons actuellement à deux nouveaux ouvrages à paraître à l’automne 2015. Le groupe de réflexion invite des philosophes, des entrepreneurs, des changemakers, de Cynthia Fleury à Maurice Levy, en passant par Arnaud Mourot d’Ashoka et Gilles Babinet à réfléchir ensemble sur les actions à mener pour l’intérêt des générations futures. L’altruisme rationnel étant au cœur même de l’économie positive ; la condition première de sa réussite.

L’altruisme rationnel
Le mot même d’altruisme est récent dans l’histoire. Il est né au XIXe siècle, en 1854,  sous la plume d’Auguste Comte dans son livre Catéchisme positiviste. Le philosophe fondateur du positivisme désigne par ce terme l’attitude de bonté, de générosité, d’empathie qui découle de l’attitude d’un individu qui aime à donner aux autres, à faire du bien, sans attendre en retour mais qui trouve sa satisfaction dans l’acte de donner. C’est une forme d’amour désintéressé d’autrui.
L’altruisme rationnel affine le concept. Le biologiste Philippe Kourilsky parle même d’altruité pour qualifier la notion de devoir qui anime l’altruisme rationnel. En termes non savants, on peut qualifier l’altruisme rationnel d’empathie réfléchie. L’individu qui le pratique sait qu’en étant altruiste, il contribue au bien commun. C’est un acte voulu. L’action peut être motivée pour améliorer le vivre ensemble, la société, assurer la prospérité du marché, l’économie, et contribuer l’épanouissement individuel, pour soi.

Œuvrer par l’altruisme rationnel au service des générations futures au plan sociétal est une priorité pour nous permettre de solutionner les enjeux du bien vivre. À une époque menacée par la somalisation du monde où la communauté internationale est mise en danger par une poignée de fanatiques toujours plus puissants, difficiles à cerner car n’étant pas un adversaire institutionnel clairement identifié, qui manient les armes comme les cyber-attaques, trouver des solutions positives sur le long terme est essentiel pour tarir définitivement la source de la barbarie. La lutte contre la pauvreté, l’éducation, l’accès à la santé, à l’énergie, l’emploi demeurent les meilleurs remparts contre la violence. Les milliers de migrants qui frappent aux portes de l’Europe l’attestent ; imaginer que les problèmes des uns à des milliers de kilomètres ne nous concernent pas, n’est que pure illusion. Plus que jamais, comme l’affirment les membres éminents de « The Elders », le monde est un village global. Outre la misère, source première des inégalités, terreau de toutes les violences, le réchauffement climatique va, dans les années à venir, inciter toujours plus d’individus à quitter leur territoire en quête d’un futur possible. Il est urgent de trouver des solutions positives à long terme. Déjà, l’instauration des objectifs du millénaire établis par les Nations Unies a contribué à diminuer la pauvreté globale ; mais c’est nettement insuffisant. Ici et là, au Nigéria, au Tchad, au Pérou, au Mexique, en Inde, en Chine, en Espagne, en Grèce, en Égypte, des individus initient des projets positifs qui participent au maintien et à l’accomplissement du lien social. En Inde, Vandana Shiva milite pour la défense des petits agriculteurs face aux géants que sont Monsanto et les groupes de l’industrie chimique. Au Cameroun, c’est un étudiant, Arthur Zang qui a imaginé un cardiopad qui permet aux personnes isolées les plus éloignées des hôpitaux de suivre le rythme des battements du cœur et de prévenir une crise cardiaque. Partout, l’intelligence humaine invente des solutions positives. Tous ne sont pas entendus, mais le réseau international des changemakers tisse sa toile. Et se propage grâce au Net.

De l’intérêt économique
Les acteurs économiques ont de leur côté tout intérêt à contribuer à leur succès. Si la majorité des multinationales et entrepreneurs ont jusqu’à peu songé à la seule réussite de leur entreprise, les yeux rivés sur la ligne de rentabilité immédiate, de plus en plus de voix là encore s’élèvent pour militer pour des actions de bon sens que l’on peut qualifier d’altruisme rationnel. Pourquoi ? Parce que le règne des marchands d’arme ne peut durer. La majorité des entreprises ont besoin de paix sociale, donc de moins de pauvreté et d’inégalité pour déployer leur marché. L’agence de notation Standard & Poors a ainsi surpris son monde en annonçant en début d’année, que désormais elle sanctionnerait dans ses notes les entreprises qui ne prendraient pas en considération leur impact social et environnemental. Philippe Lamberts, le vice-président du groupe écologiste au Parlement européen, qualifié d’ennemi public numéro 1 de la City pour ses prises de position réclamant la moralisation du comportement des traders, a sans doute été le premier estomaqué de l’initiative de la Rabobank, la plus grande banque néerlandaise qui a instauré une forme de serment d’Hippocrate pour ses 90 000 salariés. Ces derniers devant désormais s’engager à toujours avoir un comportement éthique, qu’ils soient traders ou simple conseiller bancaire. La révolution des mentalités est en route. Après l’initiative de « The B Team » lancée, voici quatre ans par Richard Branson et Jochen Zeitz, respectivement pdg de Virgin et de Puma, une cinquantaine de grandes entreprises ont lancé au dernier World Forum de Davos en février, le mouvement « We mean business » qui milite pour l’instauration d’une économie décarbonnée. À chaque fois, les initiatives veulent mobiliser les acteurs dans l’optique de replacer l’entreprise dans son rôle sociétal. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, l’organisation Ashoka qui a constitué en 30 ans le premier réseau des entrepreneurs sociaux avec 3000 membres, investit désormais les champs de la santé et de l’éducation. L’économie déploie son succès dans une société pacifiée. La révolution énergétique et numérique offre de formidables opportunités ; les futurs objets connectés, sans parler de la révolution quantique annoncée bouleversent la donne. Tout n’est pas à réinventer mais presque. Chaque pan de nos activités doit être passé au scanner de la transition.  C’est un terrain d’aventure qui donne tout autant le vertige aux plus frileux qu’il fait pousser des ailes aux plus aventureux. À Las Vegas, au dernier International Electronic Show, les 120 start-up de la French Tech ont imposé leur extraordinaire vitalité et hissé la France au deuxième rang des pays les plus récompensés. D’ERDF à Cisco, en passant par les géants du numérique qui viennent recruter dans l’Hexagone, les entrepreneurs saluent la qualité de l’enseignement de l’ingénierie et des mathématiques et la capacité des universités françaises à former des étudiants dans des domaines aussi pointus que la cryptographie et les algorithmes. Ne nous méprenons pas, il ne s’agit pas de lancer un ridicule, vain et prétentieux cocorico. Mais bel et bien de reconnaître nos atouts dans un pays si souvent enclin à la flagellation. Là encore les jeunes générations aux commandes dans la French Tech n’ont cure des discours à l’ancienne. Eux foncent et beaucoup pratiquent l’altruisme rationnel comme ils respirent. Cela va de soi.
Le baromètre de la performance des start-up du numérique, publié chaque année, par France Numérique, démontre que ces entreprises qui enregistrent + 40 % de croissance, + 30 % à l’international et + 25 % d’augmentation d’effectifs tous les ans avec une majorité d’emplois créés pour des jeunes de 32 ans d’âge moyen, dont 90 % de CDI, sont très éloignées des structures traditionnelles, puisque dans leur très grande majorité, elles sont fondées sur des partenariats et le partage des risques. L’écart salarial entre les dirigeants et les salariés est de 2,7 % seulement et 83 % de ces entreprises distribuent des stock options aux tiers de leurs salariés. Il s’agit de projets communs où l’on partage la valeur créée.
Au delà même de la réussite du projet entrepreneurial, ce qui anime les entrepreneurs à pratiquer l’altruisme rationnel, à partager, à contribuer au bien commun répond à des aspirations individuelles. Cela peut sembler simpliste. Mais tous les changemakers vous le confirmeront de Pierre Rabhi à Muhammad Yunus, c’est satisfaisant de faire du bien autour de soi. Depuis les philosophes antiques, aux humanistes, Jean-Jacques Rousseau, Auguste Comte, Vladimir Jankelevich, les sages des religions pacifiés, on sait que la bienveillance est le meilleur antidote contre l’aigreur et la vieillesse. Être altruiste contribue à l’épanouissement de l’être. Il se pratique désormais en toute connaissance de cause. Comme un argument rationnel. Et fleurit sur le semis qu’il répand.
Dernier cas en date mis sur le devant de la scène médiatique ? Dan Price. Le patron de Gravity Payment s’est retrouvé, sous les feux des projecteurs du monde entier, après avoir annoncé, en plein débat sur les inégalités aux États-Unis, en particulier dans la ville de Seattle, qu’il allait réduire de 70 % son salaire pour que chacun de ses employés reçoive 70 000 dollars de rémunération. Coup de pub ou sincère générosité ? Seul l’avenir le dira. Pour l’heure, il est amusant de lire dans le New York Times l’interview de Dan Price expliquer « I’m a capitalist » et affirmer que l’entreprise est une aventure humaine. Ce dernier épisode illustre l’époque. Et le basculement de notre société. Les inégalités ont atteint un paroxysme, nous ne pouvons poursuivre sur cette voie, au nom de la paix sociale. Pratiquer l’altruisme rationnel est une question de survie collective et individuelle. L’anti-thèse de l’image enfantine des Bisounours ou du cynisme de quelques adultes pétris de leurs certitudes passéistes.

Isabelle Lefort

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