Suis-je un lecteur responsable ?

Il y a des expériences de lecture qui interrogent le sens de la responsabilité. Par exemple celle du livre de J.M. Coetzee, Boyhood (1997), traduit en français sous le titre Scènes de la vie d’un jeune garçon. Boyhood raconte quelques années de la vie d’un certain John Coetzee, qui a entre huit et douze ans, en Afrique du Sud, à la fin des années 1940 et au début de la décennie suivante. Ce garçon, qui porte le même  nom que l’auteur, est donc né comme lui en 1940. Comme lui, il a huit ans quand les élections de 1948 portent les Nationalistes au pouvoir et aboutissent à l’instauration de l’apartheid. On lit donc Boyhood comme une autobiographie. Mais on est toujours un peu embarrassé par un parti-pris étranger au genre : le livre est écrit à la troisième personne.

Ce n’est donc pas une autobiographie dans laquelle l’auteur adulte, écrivant son récit à la première personne et au passé, se penche sur l’enfant qu’il était et raconte l’histoire par laquelle il est devenu celui qu’il est aujourd’hui. L’autobiographie ordinaire raconte un passage. Ici, rien ne relie l’enfant à l’adulte. Au contraire, on est saisi par l’éloignement dans lequel est tenu le garçon. Tout le récit suit son point de vue, nous fait partager sa pensée, mais de l’extérieur, par le jeu du « il » et la distance qu’il ménage entre nos représentations d’adulte et celles de l’enfant.

Ainsi cet épisode, le chapitre 10 du livre, qui relate la punition d’Eddie. Eddie était un petit « Métis » de sept ans embauché par les parents du garçon pour faire la vaisselle et le ménage, et qui s’est enfui après deux mois d’ « apprentissage ». Le garçon s’en souvient bien. Il a disparu pendant la nuit, on s’en est aperçu le matin. Ses parents ont appelé la police, mais ce n’est pas la police qui a retrouvé le fuyard, c’est Trevelyan, un locataire d’origine anglaise devenu un ami de son père. Eddie n’avait pas eu le temps d’aller loin et Trevelyan l’a ramené puis enfermé dans la remise au fond du jardin. Le garçon avait toujours pensé que les Anglais étaient différents des Afrikaners : ils n’étaient pas brutaux, mais civilisés, ils ne s’énervaient pas parce qu’ils vivaient à l’abri derrière de hauts murs qui protégeaient leur cœur.

Voici les trois paragraphes qui posent la question de ma responsabilité, et donc de la vôtre, puisque vous allez les lire :

Evidemment, Eddie devrait être renvoyé [chez lui]. Maintenant qu’il avait cessé de faire semblant d’être satisfait de son emploi, il s’enfuirait à chaque occasion. L’apprentissage n’avait pas marché.

Mais avant […], il y avait la question de la punition pour les ennuis qu’il avait provoqués : il avait fallu appeler la police et le samedi matin était gâché. Ce fut Trevelyan qui offrit d’administrer la punition.

Quand [l’enfant] regarda à travers la fenêtre, elle avait déjà commencé. Trevelyan tenait Eddie par les poignets et fouettait ses jambes nues avec une lanière de cuir. Son père était là aussi, debout à côté, il regardait. Eddie hurlait et dansait, couvert de larmes et de morve. « Asseblief, asseblief, my baas, hurlait-il, ek sal nie weer nie ! » – Je ne le ferai plus ! Puis les deux hommes le virent et lui firent signe de s’en aller1.

Aucun commentaire ne vient clore ce passage. Le garçon est surpris de voir un « Anglais » se  comporter comme un Afrikaner, mais il n’a rien à dire de la punition d’Eddie. Elle fait partie de l’ordre des choses. On fouette un « Métis » de sept ans qui s’est enfui parce qu’après deux mois chez les Blancs, il ne voulait plus faire leur vaisselle. Ce qui le choque, c’est que ce soit Trevelyan qui s’en charge.

On comprend pourquoi le récit est à la troisième personne. L’auteur n’est plus le petit garçon élevé dans la société de l’apartheid. Mais il est lui quand même. Ce dont il se souvient aujourd’hui, il l’a pensé autour de 1950. L’auteur n’en dit rien. Il nous laisse la responsabilité de juger. A moi, à vous, de méditer : que faire de notre lecture ?

Jean-Paul Engélibert

  1. J.M. Coetzee, Boyhood, London, Secker & Warburg, 1997, p. 74, ma traduction. []

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