Supplément d’âme

L’homme d’aujourd’hui avec davantage encore de technologie… Qu’est ce que ça donne ?

Question cruciale car il semble bien que notre rapport à la technologie soit un des axes clés pour penser le monde d’aujourd’hui, comme celui de demain. D’un coup de baguette magique, nous aimerions tous pouvoir nous projeter dans 30 ans et voir ce que seront devenus nos usages avec la technologie : ordinateurs, smartphones, tablettes et autres applications numériques embarquées… Qu’en ferons-nous alors ? Quel monde construirons-nous avec en 2043 ?

Ce questionnement est au cœur d’un spectacle auquel j’ai participé : Renaissance 2043, dont les prochaines représentations auront lieu en octobre 2013. Le spectacle met en scène les contradictions profondes de notre rapport à la technologie : elle est censée nous rapprocher, nous relier, nous connecter ; mais dans les faits il arrive bien souvent qu’elle nous isole et nous fasse glisser vers un égocentrisme persistant. Stella, l’héroïne de Renaissance 2043, entourée de technologie et prisonnière d’elle-même, est incapable de vivre l’instant présent. Le spectacle se veut un miroir de notre monde, il évoque les pulsions consuméristes et narcissiques de tout un chacun amplifiées par l’usage croissant des technologies.

Dans l’élan de la création du spectacle et portés par nos discussions avec l’auteur de la pièce, Frédéric Lenoir, sur une possible « guérison du monde », nous avions retrouvé les écrits d’un des penseurs les plus profonds de ce rapport à la technologie : Henri Bergson.

La thèse de Bergson est éclairante : Le machinisme (ce mot de Bergson en 1932 se traduirait aujourd’hui par la technologie) nous déconcerte par ses effets. Le meilleur et le pire semblent sortir de lui. Il permet en partie la satisfaction du nécessaire mais semble davantage voué à la satisfaction des besoins les plus superflus, à la soif d’amusement, au goût effréné du luxe. Le contenu des fenêtres publicitaires de notre internet ou l’éventail des applications disponibles en ligne pour nos tablettes illustrent à la perfection cette thèse !

En créant une foule de besoins nouveaux, le machinisme semble donc desservir les intérêts de l’humanité. Mais pour Bergson, le machinisme n’a pas de volonté propre : c’est le besoin artificiel de l’homme qui oriente et détourne en grande partie celui-ci.

Pour sortir de ce travers, le philosophe présente une vision d’ensemble : comme l’outil de l’ouvrier prolonge son bras, l’outillage de l’humanité est un prolongement de son corps. Mais dans ce corps démesurément grossi, la conscience reste ce qu’elle est, trop faible pour s’en servir et pour le diriger. Le constat est sans appel : le corps agrandi de l’humanité attends un supplément d’âme. Il faudrait à l’homme de nouvelles réserves d’énergie morale pour poursuivre son chemin. La mécanique appelle la mystique.

« La mécanique ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionnés à sa puissance que si l’humanité qu’elle a courbée davantage vers la terre arrive par elle à se redresser et à regarder le ciel. »

Avec Bergson, notre équation de départ « Homme + technologie » se transforme en une invitation : un appel à nous renouveler, un appel au sursaut intérieur. Il nous faut trouver ce supplément d’âme à échelle individuelle comme à échelle collective et dans tous les domaines de l’existence : art, sciences, politique, éducation, industrie. Cette invitation a aussi des allures de mise en garde, car sans ce sursaut, nous nous perdrons dans des excès sans nombre, nous n’envisagerons la vie que dans une fuite infinie en restant sans cesse collés à l’extérieur de nous-mêmes.

Oui, la mécanique appelle la mystique. Le corps agrandi attend un supplément d’âme. Et parce qu’elles rythment notre quotidien, les technologies vont nous obliger à rentrer au-dedans de nous-mêmes ! C’est donc bien avec la technologie, et par la méditation, qu’un autre état du monde verra le jour. Saurons-nous trouver ces ressources intérieures ? Saurons-nous partir à la recherche de ce chemin qui mène à l’intérieur de nous-mêmes ? C’est toute la question. Pour le moment nous sommes encore à la croisée des chemins.

Hugo Verlinde

 

 

Renaissance 2043, une invention théâtrale et musicale sur une idée de Michel Podolak, écrite par Frédéric Lenoir avec la collaboration de Françoise Cadol, mise en scène par Christophe Luthringer. Du 16 octobre au 24 novembre 2013  au Vingtième Théâtre, 7 Rue des Plâtrières, 75020 Paris
www.renaissance2043.com

La guérison du monde de Frédéric Lenoir, éditions Fayard, 2012
www.fredericlenoir.com

BERGSON Henri, Les deux sources de la morale et de la religion, 1932

 

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