Le temps du rêve

« Utopie Réaliste ». La voilà, l’oxymore qui guide la pensée des bons, de ceux qui ont soif de voir dans le XXIe siècle l’aube d’un changement profond des relations entre les individus. Il semble juste, en effet, de dire que si l’action n’est pas la sœur du rêve, alors celui-ci redeviendra une poussière que le vent emportera sans peine. Agir, sur le terrain, concrètement, est une nécessité absolue et nul n’en discutera. Nos gouvernements, nos sociétés, nos modes de vie sont vérolés, injustes et suicidaires. Et les initiatives qui visent à améliorer les uns et changer les autres, en tenant compte de la réalité, doivent être applaudies des deux mains. Mais, à l’heure où la vitesse et le pragmatisme sont devenus des valeurs cajolées, l’empressement à l’agir et l’injonction au faisable doivent se voir contrebalancer par un appel au calme et à l’imaginaire. Plutôt que de la vouloir dès maintenant réaliste, laissons à l’utopie le temps d’être elle-même.

Parce que chaque révolution est d’abord née de décennies de réflexions, de supputations et de songes inavouables, il importe que celle que nous appelons de nos vœux prenne le temps d’être rêvée. Les chartes, déclarations ou manifestes qui la formeront ne doivent pas se confronter au réel mais, au contraire, l’éviter soigneusement afin de n’en point subir la corruption. Elles doivent être ce chef-d’œuvre qui, selon le mot de Darien, est « une protestation véhémente et superbe de la liberté et la beauté contre la laideur et la servitude ». Avant de combattre durement cette laideur et cette servitude, construisons avant tout une utopie solide vers laquelle il faudra se tourner lorsque le courage nous manquera. Le rêve est ainsi, au moins aussi important que sa transcription concrète. Il la permet car il lui fixe un objectif, une ligne d’arrivée, un aboutissement. Il la supporte car il est ce paradis – au sens religieux du terme – atteignable seulement si l’on suit ses préceptes. Il est la motivation première de tout changement profond des habitudes et modes de vie.

L’utopie est une construction intellectuelle, un idéal-type. Elle est cette projection cognitive sans frein et sans frottement, vierge de tout contact avec la rude réalité. Avant même de prendre pelles et pioches, il s’agit de rassembler les moellons de nos idées et de s’assurer qu’ils soient sans faille, afin que le monde que nous construirons demain possède les bases solides qu’il mérite. Aussi, avons-nous dès aujourd’hui la chance de pouvoir accéder sans peine aux différentes visions du futur qui nous parviennent des quatre coins du monde. Nous le savons, c’est en additionnant ces points de vue que nous réussirons à faire de cette révolution, non un coup de tonnerre vertical, mais bien plutôt une vague horizontale comprise et acceptée de tous. Cette mathématique cognitive sera ce matelas sur lequel nous pourrons rêver nos lendemains.

Si les initiatives citoyennes qui ont cours aujourd’hui sont indispensables et doivent être soutenues, il importe au moins autant de réfléchir le monde prochain. Il faut prendre le temps de la concertation, multiplier les rencontres, partager les points de vue et construire ensemble, grâce aux nouvelles technologies, une utopie innocente, naïve, phare de nos agissements sur la réalité. Le temps du rêve peut être pensé comme une gabegie, et la candeur de cet appel à le respecter, être moquée. Pourtant, comme tous les aventuriers, nous avons besoin d’une étoile du berger pour nous guider. Prenons le temps de la faire briller le plus possible, pour qu’elle devienne visible de tous. Les concessions pragmatiques viendront, inéluctablement. Profitons donc de cet avenir imaginaire sans tâche, avant qu’il ne se salisse au contact du sol.

Maxime Gueugneau

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