Territoires numériques, nouvelles cités de l’utopie?

Notre civilisation de l’Homo Urbanus s’organise au sein d’immenses cités qui abriteront bientôt 70% de la population mondiale. Six milliards d’individus devront y partager les ressources limitées de la planète. Dans le même temps, l’espace dématérialisé de la sphère virtuelle poursuit son hybridation avec le territoire physique. « L’espace est anéanti » s’est exclamé Morse lors de la pose de la première ligne télégraphique en 1844. Avec Internet, chacun de nous est à un clic de l’autre. Dans un monde où tout se raréfie, cet espace social géant offre une inépuisable abondance de relations.

La révolution numérique suscite au quatre coins de la planète l’apparition de smart cities et de living lab, sortes de chaudrons urbains numériques où s’élaborent in vivo les recettes d’un futur vivre ensemble. Ces projets parfois pharaoniques semblent faire écho aux cités idéales de Thomas More, Charles Fourier ou Jean-Baptiste-André Godin. Mais loin de porter une vision sociétale, ils s’inscrivent dans une forme de nécessité et de réalisme qui caractérisent notre époque.

Car l’utopie est une idée qui porte bien au delà du progrès, elle est un “avenir d’émancipation toujours à réinventer”. Et c’est justement là qu’un nouveau mirage apparaît. La numérisation du monde et sa “gamification” nous offrent l’attrayante promesse d’accéder bientôt à des espaces immatériels permettant de consommer toutes sortes de rêves à vivre, comme dans la fiction Total Recall. Mais ces hétérotopies, sortes de théâtres où se déploieraient nos imaginaires collectifs, viendraient tarir la féconde insatisfaction de l’utopie, brisant l’élan salutaire vers son indépassable horizon. Une économie aliénante, basée sur l’exploitation de “l’utopie comme objet de consommation”, viendrait triompher de l’éternel désir d’émancipation de l’homme.

Une autre voie possible se dessine. La smart city et la sphère virtuelle constituent deux creusets d’expérimentation de la vie future. La smart city incarne l’espace extérieur augmenté, relationnel et tourné vers chaque individu. La sphère virtuelle constitue un infini prolongement de l’espace intérieur, relié au savoir planétaire et à la multitude des êtres humains. A la croisée des deux, un territoire hybride apparaît, encore vierge, sortant des brumes du siècle en gestation. Un monde où l’ingénieur et le rêveur, l’architecte et le poète, la chose et son contraire peuvent bâtir de concert un projet fondé sur la relation, la multiplicité, la transvergence et la mobilité. Un nouvel espace fabuleusement fertile s’ouvre, formant un lien dynamique entre l’homme et l’immensité.

Nils Aziosmanoff

There is one comment

Commentez cet article