TeX contre TEDx. Les paradoxes du partage du savoir scientifique à l’ère numérique

Le besoin de communication scientifique est à la source du logiciel libre…

TeX. En 1977, l’un des premiers logiciels libres (avant même que cette notion ne soit formellement définie dans les années 80 par Richard Stalmann et la Free Software Foundation) fut l’œuvre de l’un des scientifiques les plus originaux du XXème siècle, Donald E. Knuth. Non content d’être l’auteur de contributions majeures en algorithmique et en informatique, il a conçu et donné au monde un système très puissant de typographie, de traitement de texte scientifique et de mise en page, TeX, largement utilisé aujourd’hui sous une incarnation répondant au doux nom de LaTeX (une version due à un autre chercheur de renom, Leslie Lamport), et qui s’est imposé comme le standard dans nombre de disciplines théoriques (mathématiques, informatique, physique et biologie théorique) où l’édition de formule et de schéma complexes rend très fastidieuse l’utilisation de logiciels mieux connus ( MSword, …),  pour un résultat moins convaincant.

…et à la source du web.

Il est remarquable aussi que le développement du web, né au CERN, à Genève, ait été initialement motivé par le partage d’informations scientifiques. Ce partage s’est manifesté à grande échelle dès 1991, par le projet arXiv, un serveur d’articles scientifiques, le plus souvent rédigés via TeX ou LaTeX, mis en place par Paul Ginsparg, au laboratoire de Los Alamos, le berceau de la bombe atomique. Depuis le XIXème siècle, la voie normale de diffusion du savoir scientifique passait par la publication d’articles dans des revues spécialisées, après une procédure assez stricte de contrôle et de sélection par les pairs (referee anonymes). La mise à disposition du savoir sur Internet a bouleversé cette procédure, sans toutefois la faire disparaître. Le savoir est mis à la disposition de tous, en général  gratuitement, par exemple via arXiv. La publication dans des revues (papier ou électroniques) se fait ensuite, et a pour principal but de contribuer à l’évaluation de la qualité des travaux, et à donner des éléments d’évolution de carrière aux chercheurs, en fonction du niveau des revues dans lesquels ils publient. Ce niveau est parfois mesuré avec des indicateurs tels que le facteur d’impact, dont la pertinence est très contestée. Ces revues sont souvent des entreprises commerciales, dont le principal service est  de vendre (cher) cette renommée, puisque le chercheur fournit (gratuitement) le contenu, déjà impeccablement mis en page grâce à TeX, le paradoxe étant que les bibliothèques des institutions scientifiques achètent ensuite ces revues à des prix exorbitants.

L’essor d’Internet a cependant donné lieu à des initiatives originales, comme par exemple les revues  en accès libre de la fondation à but non lucratif PLOS. Mais on peut dire que le schéma classique de la publication scientifique n’a pas été fondamentalement bouleversé, aucune nouvelle méthode d’évaluation du savoir n’a pris appui sur les technologies numériques. Il résulte paradoxalement de ces initiatives ouvertes et libres (arXiv, PLOS, …) une concentration géographique localisée aux USA de ces nouvelles instances de la science. Remarquons que arXiv, projet initialement bénévole, est maintenant géré par la bibliothèque de l’université Cornell, et est financé par une fondation privée qui tire ses revenus de la spéculation sur les monnaies des pays émergents.

L’explosion du volume des publications, amplifiée par la diffusion numérique, a rendu le problème de la fraude scientifique plus criant que jamais, la quantité d’articles à vérifier étant devenue impossible à gérer sérieusement par les referees, voire même impossible à lire, faute de temps, par la communauté scientifique. Cela concerne aussi la communication des scientifiques auprès du grand public. Dans les domaines où les enjeux sont aussi industriels et financiers (médecine, énergie, agronomie, climat,…), la surenchère de communication est la porte ouverte à toutes les manipulations. Les conférences TED (et leurs déclinaisons TEDx), qui proposent sur un format court des interventions percutantes que l’on peut considérer comme de véritables shows, se propagent souvent de manière virale dans les réseaux sociaux. Alors même qu’elles sont l’émanation d’officines de communication n’offrant aucune garantie de sérieux, elles sont auréolées d’une légitimité scientifique auprès du grand public. En effet, de nombreuses stars de la science se prêtent à cet exercice et apportent ainsi leur caution à d’autres interventions qui frisent l’imposture.

Il est en pratique très délicat de faire passer une pensée complexe via ces nouveaux médias. Mais ce n’est pas une fatalité ! Ainsi l’outil numérique est-il probablement aussi ce qui a permis à un phénomène radicalement antagoniste de se fédérer et d’émerger (lentement) : la communauté de la slow science.

Emmanuel Ferrand

PS : Mathgen est un service  numérique automatisé qui va générer un article de mathématique (composé en TeX) signé de votre nom. Avec un peu de chance, il sera accepté dans une bonne revue !

Commentez cet article