Tous créateurs ?

Simone Weil

Pour décrire le pouvoir et les limites de la technologie, Bergson utilise une image parlante : l’éventail des innovations technologiques peut se représenter sous la forme d’un corps vaste, puissant matériellement mais totalement dépourvu de volonté. Ce corps sans conscience s’offre au service de toutes les causes, y compris les plus superficielles. Le consumérisme de notre époque en est la plus parfaite illustration.

Ce corps agrandi pourrait servir l’humanité si de nouvelles réserves d’énergie morale venaient à le diriger. C’est le vœu que formule Bergson : la mécanique appelle la mystique et le corps agrandi attend son supplément d’âme.

Vision ample qui s’applique merveilleusement à l’art.

A l’ère du numérique, une multitude d’outils nouveaux s’offre aux artistes : les images temps réel, l’immersion dans les univers virtuels, la générativité et l’interactivité des œuvres avec leur environnement. Mais sans vision, sans direction forte, ces outils sont comme du sable qui coule entre les doigts. Mille possibilités nouvelles s’offrent aux artistes mais reconnaissons-le, rien de suffisamment fort n’émerge aujourd’hui dans la création numérique. Et ce n’est pas dans les puissances de l’outil que l’artiste trouvera l’inspiration qui lui manque. L’ordinateur n’a pas de volonté propre et l’Intelligence Artificielle est un mot valise où chacun vient y loger ses rêveries.

Le corps agrandi de l’art attend son supplément d’âme.

Où trouver cette parcelle de feu ? Comment convoquer la créativité quand elle nous fait défaut ? Existe-t-il seulement une méthode pour s’en approcher ?

En cherchant une réponse à ces questions, j’ai découvert deux auteurs dont la convergence de vue m’a frappé.

En à peine cinq années et jusqu’à sa mort précoce à 34 ans, Simone Weil a développé une œuvre singulière à la frontière de la philosophie et de l’expérience mystique. Dans son œuvre, elle accorde une place centrale à l’attention, qu’elle décrit comme une méthode d’exercer notre intelligence consistant à regarder.

La plupart du temps, nous n’exerçons pas notre regard sur le monde. Nous sommes pris dans un tourbillon d’agitation, un flot continuel de pensées où les impressions se succèdent les unes aux autres. Dans cet état d’agitation permanente, nous ne sommes présents ni à nous-même, ni au monde.

Notre regard est lesté du poids de la pensée que nous avons butinée avec application.

La seule méthode pour nous guérir de ce chaos intérieur, c’est l’attention portée à la beauté : « la nature si on la regarde pour elle-même et les œuvres d’art issues d’une inspiration divine »1 .

L’enseignement de Simone Weil a pour origine une expérience personnelle. Par la récitation attentive et prolongée d’un poème, Love de George Herbert2 , elle fait l’expérience à 29 ans d’une réalité d’ordre surnaturel.

« Je l’ai appris par cœur. Souvent, au moment culminant des crises violentes de maux de tête, je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention et en adhérant de toute mon âme à la tendresse qu’il enferme. Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu cette récitation avait la vertu d’une prière. C’est au cours d’une de ces récitations que, comme je vous l’ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m’a prise. » 3

Son œuvre est un enseignement spirituel : sur le détachement à l’égard du savoir et sur l’importance de l’attention portée à l’art pour pouvoir opérer ce détachement.

Le détachement mène à la légèreté, et la légèreté nous rend plus sensible à la beauté du monde. Dès lors, nous nous ouvrons à une dimension plus secrète et mystérieuse du monde et nous en témoignons par un acte créatif.

Ecoutons maintenant ce qu’en dit Flaubert.

Dans sa préface de Pierre et Jean, Guy de Maupassant revient sur l’explication que donnait son maître Flaubert à propos de l’acquisition du talent. La voici :

« Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. Il y a, dans tout, de l’inexploré, parce que nous sommes habitués à ne nous servir de nos yeux qu’avec le souvenir de ce qu’on a pensé avant nous sur ce que nous contemplons. 4 »

Le handicap qui est pointé du doigt est le même : le savoir. Nous voyons le monde avec toute une série de filtres qui correspondent à ce que nous croyons connaître du monde.

Il nous faut abandonner le savoir pour commencer à voir les choses qui nous entourent telles que nous ne les avons encore jamais vu.

Ce qui obstrue le passage de la lumière, c’est la prétendue connaissance que l’on croit avoir sur les choses. Plus on s’enivre de cette connaissance, plus elle nous plombe. Plus on croit avoir réponse à tout, plus on s’aveugle.

Ainsi, l’aspiration à tout apprendre, à tout comprendre est un leurre. Pour trouver un chemin vers la créativité, pour aller vers la partie saine de nous-même, pour exprimer notre volonté d’être et de faire, il y a ce remède en apparence si simple : porter notre attention à la nature et à la beauté du monde. En suivant cette voie, nous nous libérons du connu et fort d’une légèreté retrouvée, nous nous reconnectons avec la part de rêve qui nous lie secrètement au monde.

Hugo Verlinde

  1. Simone Weil, Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, ouvrage publié post-mortem, 1962 []
  2. George Herbert, poète métaphysicien anglais du XVIIᵉ siècle []
  3. Simone Weil, Lettre au père Perrin, 1942 []
  4. Guy de Maupassant citant Flaubert, préface de Pierre et Jean, 1888 []

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