Tous créateurs de notre emploi ?

On narre souvent l’histoire de ce jeune de 16 ans qui inquiétait beaucoup ses parents, à rester enfermé dans sa chambre toute la journée. Après une rencontre entre leur fils et un psychologue, ce dernier ressorti tout sourire de son entretien « mais votre fils va très bien, c’est juste qu’il gagne plus d’argent que vous ». Notre jeune créait des objets qu’il faisait fabriquer à distance sur des imprimantes 3D et les revendait sur eBay. À 16 ans, il s’était transformé en entrepreneur sans le savoir, créant sa propre activité. Il nous renvoie à Oussama Amar, le fondateur de « The Family », tout surpris qu’on lui propose de le rémunérer pour la création de ses premiers sites web, il n’avait alors que 13 ans.

Le point commun entre ce deux jeunes ? Ils sont devenus sans trop le savoir des entrepreneurs avant l’heure, grâce au numérique. Ces cas ne sont pas isolés et reflètent parfaitement une nouvelle manière d’entreprendre grâce aux outils numériques et de devenir maître de sa propre activité, de devenir son propre employeur.

On peut décomposer l’ère Internet en plusieurs vagues : la première vague, celle des années 2000, fut celle de la transaction avec l’émergence des premiers sites de e-commerce. La deuxième vague, dix ans plus tard, apporta l’idée que l’agrégation de données permettrait de rentabiliser la première vague et de monétiser la moindre information, c’est l’émergence des sites de contenus et de monstrueuses régies publicitaires. Enfin, après l’Internet de transactions et l’Internet de contenu, se révèle à nos yeux une troisième vague d’autant plus surprenante qu’on ne l’attendait pas : l’ère de  l’Internet d’empowerment.

La notion d’empowerment (que nos cousins du Québec appellent la « Capacitation »), fait référence à l’ensemble des outils qui permettent à l’individu d’acquérir plus de pouvoir et d’autonomie. On connaît bien ce concept dans le monde du développement, parfaitement illustré par le microcrédit ou la célèbre maxime « mieux vaut apprendre à quelqu’un à pêcher que de lui donner du poisson ».

C’est exactement ce qu’offrent Internet et le numérique d’aujourd’hui à tous ceux et toutes celles qui sont en capacité (les compétences) et en capabilité (l’état dans lequel l’individu peut ou ne peut exercer ses capacités comme la santé, les conditions de vie etc.) de s’emparer des outils numériques qui leur sont proposés pour s’autonomiser et devenir les maîtres de leur activité.

Qu’on le qualifie d’Uberisation, de barbarie numérique ou de désintermédiation numérique, l’Internet d’empowerment nous encercle de toute part. Il y avait 15.000 taxis à New York avant Uber, ils sont désormais 70.000 chauffeurs Uber et toujours 15.000 taxis. J’entends déjà, et bien entendu, les détracteurs de la chose, l’hydre de la précarité et de toute les horribles choses qui circulent autour de cette nouvelle « forme » de travail. Sans doute auront-ils raison, d’une certaine manière, mais le mouvement est lancé et le débat ne doit surtout pas occulter l’énorme aspiration d’un grand nombre d’entre nous, à pouvoir travailler, libres et en toute autonomie.

Ce phénomène a commencé bien avant Uber, notamment grâce à eBay qui très tôt a permis à des millions d’individus de devenir de petits commerçants sans avoir besoin de créer une structure juridique. On n’imaginait pas, à l’époque, la puissance de ce phénomène au point que certains prédisent aujourd’hui la disparition du salariat dans ses formes traditionnelles, remplacé par de multiples acteurs économiques travaillant en toute autonomie et en interactions directes entres eux. Il est vrai que l’on peut aujourd’hui créer son commerce sans boutique, gérer sa boite sans comptable, créer et écrire sans agent ni maison d’Edition, se promouvoir sans JC Decaux, se financer sans banque etc.  L’explosion de la création de startups en France est ainsi grandement facilitée par le crowdfunding qui comble un vide historique dans notre pays : le financement de l’amorçage.

Aux États-Unis, depuis des années déjà, c’est le secteur des free-lanceurs qui connaît la plus forte croissance, 44 millions d’américains qui ont décidé de voler de leurs propres ailes (Uber rangé au rang de simple anecdote) et c’est 2,6 millions de français qui ont suivi le même chemin. C’est ce qu’avaient compris nos gouvernants à l’origine des lois sur l’auto entreprenariat. Ce corpus n’est en fait que l’illustration d’un phénomène bien plus profond et la nécessité d’offrir aux free-lances, un cadre juridique adapté au développement de leurs activités d’autonomie.

On l’aura compris, le numérique et Internet nous offrent aujourd’hui une formidable palette d’outils d’empowerment qui bouscule le marché de l’employabilité et de la création de travail. Cette révolution, même si elle dérange bien souvent, nous rappelle aussi que le salariat, dans l’histoire du monde, n’est pas la règle la plus naturelle dans les aspirations de l’homme au travail, on l’avait un peu oublié. Le numérique d’empowerment, et ses effets sur la création d’activité, nous le prouve plus que jamais.

Arnaud Poissonnier

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