Tous curators !

Avec sa citation « Tous créateurs », Beuys voulait élargir le rôle et le statut l’artiste. Aujourd’hui, avec Internet, la circulation des œuvres et la rencontre avec le public se fait en dehors des circuits institutionnels et traditionnels de diffusion de l’art. Les nouvelles plateformes de curation et d’agrégation de contenus de type Instagram, Facebook, Tumblr, Scoopit, etc., disponibles sur Internet, facilitent le tri, la hiérarchisation, la structuration des informations et le partage des ressources en ligne. La façon dont nous conceptualisons, contextualisons, et diffusons des contenus sur le web peut-elle aussi faire de nous tous des curateurs ?

Créé il y a une dizaine d’années pour promouvoir la scène artistique en ligne, le logiciel Webjays (www.wj-s.org) permet aux passionnés d’internet de mixer les flux du web en temps réel et de naviguer sur Internet sur plusieurs écrans simultanément. Le “surf”, une activité généralement intime et individuelle, devient une expérience partagée et collective, où le spectateur est convié. Le public se laisse emporter dans les méandres de la toile à la découverte d’espaces en ligne inexplorés.

L’immersion dans le flux rend visible des démarches et des actions spécifiquement liées au réseau et à l’activité du réseau. Les performeurs (webjays, webjockeys) invités à prendre en main le dispositif Webjays remixent et se réapproprient des contenus issus des cultures numériques et populaires et proposent une navigation dans une sélection d’Urls éditorialisées.  

Le Webjays ne stocke rien, il a juste besoin d’un  navigateur et d’une playlist. Son disque dur, c’est internet. Le montage se fait en temps réel dans le flux. Rien n’est figé, les contenus se transforment et évoluent.

Les  performances sont des créations originales inspirées de la culture du remix, du recyclage, du détournement. Elles sont réalisées  à partir d’associations audacieuses de liens, de synchronisations de ressources visuelles et sonores, toutes issues du web.

Chaque sélection est un parti pris, une narration inédite, un voyage thématique, un cheminement. Le webjockey propose une expérience personnelle du flux, comme un commissaire d’exposition pourrait imaginer un parcours d’exposition avec ses propres rythmes, agencements de contenus et d’écrans. Les navigations deviennent des « méta-œuvres » où la dimension curatoriale fait œuvre.

En fonction de ses affinités et de son engagement, le performeur imagine des dérives insolites et fait immerger des zones peu explorées du web ou des réseaux sociaux ses meilleures vidéos, Gif animés, œuvres de net art, glitchs, lolcats ou mèmes préférés.

De nombreux artistes aujourd’hui choisissent de ne pas créer de nouvelles images, ils préfèrent recycler, réutiliser et détourner celles qui existent déjà sur internet.
Les formes de détournement des paysages du web 2.0 sont multiples.

Les Internet mèmes,  par exemple, sont des images qui s’échangent de manière virale sur les réseaux sociaux pour imiter, parodier et détourner un phénomène culturel, un événement ou une idée. Leur plasticité particulière et leur côté kitsch en a fait les chouchous des internautes.

Il y a quelque années, le mème « Potato Jesus », dont on peut voir un grand nombre de versions sur le fameux site Know Your Meme (http://knowyourmeme.com/memes/potato-jesus), s’est propagé massivement sur le web. Grâce à la propagation virale, la très mauvaise restauration du portrait du Christ effectuée par Cecilia Jiménez est devenue culte et des milliers de visiteurs sont venus du monde entier, dans l’église du petit village espagnol de l’auteur, pour voir le désastre. Le grand nombre de visites a même permis à celle-ci de percevoir des droits à l’image importants sur les recettes des entrées.

Depuis quelques mois,  les internautes se mobilisent activement contre la politique de Donald Trump, et plus particulièrement contre sa politique culturelle. Les hashtags  #TrumpArtworks et @ThePoke #TrumpArtworks  qui renvoient sur des détournement de peintures célèbres battent des records de “retweets”. https://twitter.com/search?q=%40ThePoke%20%23TrumpArtworks%20&src=typd

Le hashtags #memewars de Aymeric Mansoux confronte les mèmes « / pol / »  produits par « Alt-droit » (groupe de propagande nationaliste pro Trump avant les élections de 2016)  et les mèmes  « / leftypol / » (groupe de propagande anti Trump) publiés sur les forums anonymes 4chan et 8chan https://things.bleu255.com/memewars/. Sur instagram, le projet Daily Trumpet “Everyone should get involved”à l’initiative de Jonathan Horowitz, invite des artistes à poster une œuvre contre Trump tous les jours jusqu’à la fin du son mandat : https://www.instagram.com/dailytrumpet/

L’art, la culture populaire, l’humour et la politique se téléscopent et s’hybrident. Les espaces sont poreux, mouvant et vivants. L’art sur internet peut prendre des formes surprenantes et peu conventionnelles. Sur la toile on se perd facilement mais les partages d’expériences, les partis pris et points de vue décalés sur le monde sont autant de repères et de chemins à explorer pour aiguiser notre sens critique et nous inspirer.

Anne Roquigny

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