Tout Art ?

Comment les trois dernières décennies peuvent m’orienter dans ma pratique ? En théorie, de la dernière à la première décennie du siècle (le 20ième puis le 21ième), une génération est née avec l’internet. Cette rupture fonde le mouvement même qui englobe notre quotidien dans une numérisation planétaire. L’internet, par des ruptures et des continuités, nous offre la croyance que nous serions tous virtuellement des créateurs grâce aux réseaux. Pourtant, l’art n’en reste pas moins la meilleure analyse d’un tout technologique qui nous échappe. C’est ainsi que je désire encore nouer cette nouvelle thématique, à travers mon expérience, d’un Tous créateurs !

C’est ce que j’ai déjà orchestré par une symphonie de mots-clefs, et dont nous allons repartir à la recherche d’un 9ième qui signifierait encore quelque chose ; après ceux de #performance #transmission #communauté  #méditation #scénographie #technologie  #désir #dispositif qui ont ponctués chacune de mes huit contributions à La Revue du Cube dans cette chronologie des publications.

C’était lors d’une soirée en 2002, il y a exactement 15 ans. J’organisais un colloque à la Bibliothèque nationale de France sur Scénographie et Technologie, en résonance avec l’exposition sur Jacques Polieri, avec lequel j’ai travaillé toute une décennie. Vingt ans plus tôt, c’est-à-dire en 1982, l’ouvrage de Frank Popper Art, action et participation : L’artiste et la créativité aujourd’hui posait déjà le fait que « Depuis le début des années soixante, les arts d’avant-garde sont marqués par deux problèmes à la fois sociaux et esthétiques : l’environnement et la participation du spectateur. » Il y a donc 35 ans, le sujet dans l’art était déjà celui d’un “tous créateurs”. Le thème directionnel de cette nouvelle revue du Cube n’est donc pas totalement d’aujourd’hui. Pourtant, lorsque je dînais avec Frank Popper, toujours en vie et né en 1918, lors de cette soirée en 2002, à l’invitation de Jacques Polieri (1928-2011), j’ai oublié de lui parler de cet ouvrage qui me revient à l’esprit en débutant mon article. J’étais juste attentif à la rencontre du moment présent et à ses dimensions réellement humaines.

Derrière cette anecdote, n’y aurait-il pas quelque chose qui départagerait la création de l’art ? Si la création touche au fond à la question de la mémoire, l’art n’habiterait-il pas une forme d’ignorance ? Je ne prône pas de ludisme intellectuel contre la connaissance nécessaire. Pour preuve, je ne peux que vous inviter à lire deux récents livres, et à défaut de relire celui de Frank Popper. Tout d’abord, Informatique céleste de Mark Alizart aux PUF, et d’autre part, From Participation to Interaction in Contemporary Art de Samuel  Bianchini et Erik Verhagen aux MIT press, si vous voulez approcher le présent de la création contemporaine.

Mais il s’agit de se mettre en mouvement tant par son esprit que par son corps. De sortir de la page comme des écrans pour respirer l’espace dans lequel nous vivons. C’est pour cela que j’ai créé ou détourné des acronymes avec le GPS en Global Poétique Système1 et un MWD pour Mobile Wireless Digital2 . Vous remarquerez ici l’oscillation entre anglicisme et français, pas si anecdotique, dans une tentative de sortir d’un tout binaire. Ce paradoxe permanent n’est pas nouveau dans mes textes et traduit, in fine, un certain effacement devant une vérité qui nous échappe : le réel. Du réel, oui, de son expérience certainement. C’est pour cette raison que j’aime particulièrement une scène mythique de Woody Allen s’adressant au public avec créativité dans son film Annie Hall (1977). Le personnage attend dans la queue d’un cinéma et s’exaspère devant les propos d’un enseignant imbu de sa personne, juste situé derrière lui. Il en connaît assez sur les théories de Marshall McLuhan pour s’en gloser. Sur ce, le personnage joué par Woody Allen fait sortir du vrai décor de cette fiction Marshall McLuhan qui déconstruit le propos même du gloseur.

J’aime bien pouvoir, non pas convoquer citations et autres références, mais plutôt noyer le lecteur dans une quête en rapport direct avec la source. Il y a des désirs dans l’art dont la créativité n’est pas mesurable, et c’est ce que je vous propose dans Les Onze Mille Signes de cette nouvelle contribution, espaces compris, merci Guillaume Apollinaire et tous ces poètes de nous avoir ouvert la voie pour quitter la mise à la page. À quoi bon pousser à une théorie du genre, entre créateur et artiste, c’est du désir d’exister dont je parle et parlerai, celui des corps et des voix qu’ils soient numérisés ou pas dans le siècle, du dernier ou du présent. Derrière ces constructions, il y a donc des êtres, et des êtres qui se forgent différemment que ce soit à travers la langue française ou anglaise. L’objectif est désormais de faire de la vie de chacun une œuvre d’art avec créativité. Ainsi, les enjeux numériques nous transforment comme des réceptacles à données qui œuvrent à l’apparente liberté des échanges. Parents et/ou programmeurs, nous ne sommes pas sortis, à l’heure des fantasmes sur le trans-humanisme et de l’intelligence artificielle, de problèmes fondamentaux pour l’humanité quant aux traces que chaque être laisse sur cette planète. Comment quitter la gravité d’un passé en décomposition sans déplacer les masques de telle ou telle figure ? C’est en quoi l’équanimité prend tout son sens lorsque l’on change réellement les paradigmes.

J’étais bien loin d’imaginer en 19873 lorsque je lus pour la première fois le manifeste futuriste Complexe plastico-moto-bruitiste du scénographe Enrico Prampolini que cela m’entraînerait, 30 ans plus tard, bien loin de l’écoute d’un New Order avec Substance. Et qu’il m’apparaitrait dans ma pratique même que la scénographie n’a d’autre fonction que de créer un dispositif qui n’est pas sans rappeler celui de la psychanalyse. Notons que la psychanalyse est contemporaine, comme la scénographie, d’une apparition de l’ère de la technique. C’est l’une de mes thèses dans ma Relecture du décloisonnement des arts au dernier siècle à partir de la scénographie polierienne que j’écris actuellement à l’Université de Lorraine. Cette jonction,   lorsque l’on connaît le passage de Jacques Polieri par le 25 rue de Lille chez Jacques Lacan, éclaire différemment sa transformation de la scène : de l’ère mécanique à celle de l’électronique. Il était temps pour moi de déplier plus scientifiquement mon concept de “zéro-graphie” lorsque je parlais de scénographie, ce qui passait jusqu’alors pour une blague, non sans humour, face au signifiant qu’est devenue la “scénographie”, à défaut de signifier encore quelque chose de réellement créatif au sens artistique.

Alors que la Quadriennale de Prague se prépare pour son demi-siècle de manifestations autour de la scène théâtrale, ce sont les séances d’une décennie à partir de 19984 qui m’ont permis de trouver la distance nécessaire avec les structures closes du spectacle, pour laisser se manifester des associations libres. Un dispositif d’association libre, dont le corps est l’unité dans l’espace, se renouvelant dans le temps : c’est tout un art de la situation et nullement l’apprentissage d’une seule créativité. Sous cette lumière, mes éditions-installations-performances face à une réalité de la technologie sont plus complexes et elles ont été marquées, un an après mon entrée en analyse, par une rupture forte en 20085 : tout un chacun est capable de créer une rupture/rencontre dans sa vie, voilà tout l’art scénographique ou acte analytique, plus de l’ordre de l’inconscient que d’un acte conscient.

La construction même, d’où l’enfance n’est pas exclue chez Prampolini, dans le manifeste artistique cité en début de texte, bien qu’il ne soit pas lié avec la naissance du mouvement psychanalytique, n’est là que pour nous rappeler à la permanence de l’être humain dans des formes et des sens pour seules identités, toujours en boucles. Nous sommes tous les créateurs de notre narcissisme. Et si l’art de l’espace n’était pas justement, par sa corporalité même, plus contemporain que jamais, l’une des manières de vivre et de répondre à ce narcissisme induit dans cette numérisation du monde ?

C’est là où tout commence à basculer car cette réalité, continuité, a créé une impossibilité pour statuer sur le fait que tout est art et que chacun est le créateur de sa vie. L’interconnexion généralisée des données, lorsqu’elles ne sont pas jouées dans une scénographie et/ou l’acte analytique, peut provoquer une perte des “identités” au point de demander que la loi de l’état intervienne. C’est comme cela que j’analyse la création par exemple du nouvel article 226-4-1 du code pénal français6 en 2011.

Croyez-vous que je cherche vraiment à vous perdre ? Aujourd’hui, nous sommes à quelques jours des élections présidentielles en France. Avant de me rendre aux urnes et de finir cette contribution, venons-en à des propositions concrètes dont le résultat de cette consultation politique n’influencera en rien les idées majeures que je tente de vous faire toucher, lorsque vous lirez mon texte, bien que la présidence de la République Française aura changé.

De même, lorsque vous lirez ce texte pour la sortie de ce nouveau numéro, j’aurai mis en place à la librairie-galerie Mazarine, du jeudi 8 au samedi 24 juin 2017, un triptyque Entre Prière et Ode : cet accrochage est un hommage à l’Exposition Surréaliste de 1947 présentée à la galerie Maeght à Paris. Cette exposition est en résonnance avec l’actuelle rétrospective au Martin Gropius Bau, jusqu’au 11 juin de Frederick Kiesler : Architecte, artiste, visionnaire. Car c’est une référence permanente qui me permet de saisir le décloisonnement des arts qui s’y est manifesté et qui perdure, de l’époque atomique à celle du numérique. Et pour cette raison, je donnerai également une conférence entre Scénographie et/ou Technologie7  (après Enrico Prampolini, Frederick Kiesler et Jacques Polieri), le tout composant un événement satellite du festival Futur en Seine 2017.

Parallèlement, je continue à penser la mise en place d’un Mouvement Art Technologique 8 qui aurait intégré le fait que tout puisse être art mais que, d’autre part, il ne saurait y avoir de réel créateur sans la réalité d’une rupture/rencontre dans sa vie. D’autant plus à l’heure d’une projection généralisée d’un moi “à qui mieux-mieux” sur les écrans des réseaux et autres mobiles artistiques. Ainsi, en abandonnant toute dualité et binarité,  mon art se positionne en trois points et désire vous inviter à partager, l’horizon d’un dialogue, et non la seule projection narcissique pour :

– la création d’un séminaire mobile qui pourrait faire école,

– la création d’un cabinet d’analyses comme scénographie,

– la création d’une nouvelle économie artistique en France.

C’est le #mouvement9 même de ma vie dont il ne s’agit pas de vous traduire les aspects biographiques, mais de vous inviter à expérimenter de tels retournements sur le présent, qui ne pourront que vous rendre plus créatif et dont l’art ne se limite pas à des genres, langues et gens connus.

 Franck Ancel

  1. Première apparition en 2001 puis en 2011 dans la revue Dock(s) et dont la troisième mise à jour de ce texte-manifeste sous le titre Global Poétique Système aura donc lieu en 2021. []
  2. Première apparition en 2004 sur l’écran de la Tour Montparnasse à Paris de Mobile Wireless Digital puis régulièrement lors de communications et/ou conférences données dans plusieurs Pays sous From scenography to planetary network il y a plus de dix ans. []
  3. Première rencontre avec le festival SIGMA de Bordeaux auquel j’ai rendu un hommage par la publication d’un disque vinyle, entre Pierre Henri et François Morellet grâce à Agnès B.  Et qui a fait l’objet d’un entretien personnel avec Thomas Baumgartner sur France Culture en 2014. []
  4. Première rencontre avec le scénographe Jacques Polieri, chez lui au 39 quai des Grands Augustins, que je fréquentais presque quotidiennement pendant toute une décennie, en tant qu’assistant, puis collaborateur et ami. []
  5. Première rupture, quelques mois avant le centenaire du premier manifeste de l’art d’avant-garde par Marinetti, en prenant la décision de dissoudre mon site internet personnel pour des raisons tant de consommation en énergie que d’une économie des signes, qui n’a rien avoir avec un suicide 2.0 qui se pratique désormais. []
  6. Première réduction des libertés sur internet où l’espace des libertés est progressivement remplacé par le temps de la justice, et se traduit dans le code pénal par exemple avec « Le fait d’usurper l’identité d’un tiers ou de faire usage d’une ou plusieurs données de toute nature permettant de l’identifier en vue de troubler sa tranquillité ou celle d’autrui, ou de porter atteinte à son honneur ou à sa considération est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. » []
  7. Première publication d’importance, avec ma communication Scénographie et/ou Technologie, dans le catalogue de la rétrospective Jacques Polieri : créateur d’une scénographie moderne, à la Bibliothèque nationale de France à Paris en 2002. []
  8. Première exposition-vente aux enchères Mouvement Art Technologie en juin 2016 avec 64 artistes de 1956 à 2016 au 19 Côté Cour à Paris sous ma direction et coordination. []
  9. Première écriture d’un texte dont la fin est aussi un début, contenant à la fois le tout d’un cycle pour la revue du Cube. Mais c’est aussi un clin d’œil à l’origine d’un monde du livre, dont mon édition-installation-performance 0000 n’est qu’un autre signe du mouvement qui nous anime au présent, face à la numérisation planétaire. []

Commentez cet article