La transsubstantiation d’Utopia

Formalisations métaphoriques de tropismes fondamentaux, les utopies se perpétuent dans nos systèmes cognitifs comme des mèmes ou des plasmes Dickiens, et déterminent nombre de nos orientations individuelles et collectives.
Une utopie emblématique enfantée par l’Utopia originelle de Thomas More est le « story-telling » pédagogique que mes parents militants communistes me racontaient dans mon enfance, et dont on peut trouver une des rares formalisation littéraire explicite dans le roman de science-fiction d’Ivan Efremov : La Nébuleuse d’Andromède.
Dans cette fable qui m’était contée, l’utopie communiste n’était pas comme beaucoup le croient, cette société cauchemardesque de « travailleurs forcenés » propagée par le Stakhanovisme soviétique et qui aurait rebuté n’importe quel enfant.

NooMuseum - Yann Minh

L’utopie communiste décrite était une société merveilleuse de libertés éclairées – dont les orientations n’étaient pas déterminées par l’argent – où il n’était pas nécessaire de travailler pour vivre – où le logement était gratuit – où chacun choisissait de pratiquer l’activité sociale ou individuelle dans laquelle il se réaliserait le mieux : « chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ».
La pénétration virale de ce mème dans nos esprits était amplifiée par une symbiose avec le mème des créatures artificielles. En effet, dans ce petit conte utopique, les tâches ingrates, avilissantes étaient accomplies par les robots, nous affranchissant ainsi de « l’exploitation de l’homme par l’homme ».

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En 1848, Théophile Gautier était déjà « Noo-contaminé » par une souche républicaine de ce mème automate :
« L’humanité s’émancipe peu à peu. Aux esclaves ont succédé les serfs, aux serfs, les ouvriers. L’amélioration est sensible, mais bientôt l’ouvrier sera affranchi lui-même. Mais voici qu’un esclave nouveau va le remplacer près de ce dur maître. Un esclave qui peut haleter, suer et geindre, marteler jour et nuit dans la flamme sans qu’on ait pitié de lui. Ses bras de fer remplaceront les frêles bras de l’homme. Les machines feront désormais toutes les besognes pénibles ennuyeuses et répugnantes. Le républicain, grâce à ses ilotes à vapeur aura le temps de cultiver son champ et son esprit ».

Comme les cyborgs gynoïdes d’Héphaïstos dans l’Iliade se “matérialisent” aujourd’hui en robots, par un phénomène de transsubstantiation de la métaphore utopique, les filiations contemporaines de cette Utopia robotisée « s’immatérialisent » avec une incroyable pertinence dans les mondes persistants, les métaverses et les open-sims peuplés d’avatars.
Bientôt, les baies numériques immersives de nos appartements écologiques, empilés dans les tours bioclimatisées des grandes banlieues concentrationnaires, conduiront en masse nos cyborgs de pixels vers ce dernier espoir d’évasion de dix milliards d’humains : les Non-lieux.

Yann Minh

http://www.yannminh.org/french/TxtEgregore2050-010.html

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