« Si tu n’es pas généreux quand tu es pauvre, tu ne le seras pas quand tu seras riche » …

« Si tu n’es pas généreux quand tu es pauvre, tu ne le seras pas quand tu seras riche »1 Marc Alaux

Le  partage symétrise nos rapports et peut inventer un monde nouveau : « Si tu me donnes, en effet, dix euros ou du pain, je les ai maintenant et tu ne les as plus ; voilà un jeu à somme nulle ; mais si tu m’enseignes théorème ou poème, je les reçois mais tu les gardes ; du coup, une addition prend la place de la soustraction ; mieux encore, en récitant celui-ci ou expliquant celui-là, tu ne manques pas de les faire croître en toi (…). Dans le monde enchanté de cette miraculeuse surabondance, nous pratiquons avec le prochain un partage multiplicatif : jeu où tout le monde gagne ». Notamment, tiers et quart-mondes, pour distribuer « plus d’égalité dans une démocratie mondiale encore inexistante, puisque ce nom cache aujourd’hui le plus implacable des impérialismes, énergétique, informationnel et financier. »2

Partout où la vie est rude, où la terre est aride, où la mort menace, le partage, la fraternité et la coopération règnent car ils sont nécessaires à la survie. De fait, ce sont les espèces qui ont le plus coopéré, qui ont le mieux survécu. Loin de ce passé, nous, les occidentaux, sommes pourtant devenus des nécessiteux, des envieux compétitifs. Certes, ici ou là, naissent de belles initiatives qui ne concernent pas seulement le partage du savoir mais aussi celui du faire, du créer et du vivre ensemble : mutualisation d’outils, de services3 , de  biens de consommation4 , de denrées alimentaires5 ou entraide intergénérationnelle jusqu’à l’avènement d’un partage d’énergies rendu demain possible par les smart grids6.

Pourtant sans le secours de la crise, un autre partage reste à l’abandon et nous rend passagers clandestins de nos existences, ennemi de nos émotions, de notre humanité même, du mouvement de la vie et de ses irruptions incontrôlables. Plus que tout, nous VOULONS maîtriser notre réinvention perpétuelle et sa destination. Gavés de sécurité, d’individualisme, de narcissisme, vidés de désirs, incapables d’héroïsme, rien ne nous appelle plus pour écrire notre légende et rien ne restera dans notre sillage… ou quoi… ou qui dans nos diverses et successives identités révolues ?
Alors nous avons fini par envier l’indigène car « plus nous marchons vers l’abstraction de nos identités, plus nous encourageons les « peuples premiers » à être toujours plus archaïques »7 . « Plus nous nous coupons de nos racines, plus nous sommes fascinés par la fidélité aux origines »8 et aux traditions. Plus nous ployons sous le poids de notre moi surdéveloppé, plus nous envions cet être fraternel et authentique « si peu encombré par lui-même, si plein de vérités impersonnelles »9 , nostalgiques d’un temps où l’on savait « être » et « être avec ».

C’est peut-être et avant tout ce partage là qui nous fait défaut et qui est la clé. L’hominisation a fait son chemin quand l’humanisation, elle, n’en est qu’à ses débuts. Au cœur de ce processus, nous trouvons la consolation (qui signifie étymologiquement être « seul avec »), qui est l’authentique partage de la condition humaine, de la solitude existentielle et l’expérience même de la fraternité. Puis l’éducation à la coopération et la nécessité de l’altruisme ((Mathieu RICARD, Plaidoyer pour l’altruisme : La force de la bienveillance, éditions Nil, 2013 )) bien sûr, mais plus encore, à éduquer à l’éducation qui est une relation où celui qui est pourvu et celui qui est dépourvu sont à égalité. Cette relation civilisatrice est notre fondement. Elle suppose la con-fiance, la com-préhension et la con-aissance. Nous le constatons, le préfixe cum (qui signifie « avec ») nous inscrit bien dans la nécessité d’un partage commun) car on ne peut se construire qu’« avec », c’est-à-dire, dans la reconnaissance et le respect réciproque.

Partager enfin, c’est être un existant capable de se délivrer à la fois des conformismes traditionnels et individualistes avec leurs « vouloirs ». Partager, c’est l’abnégation d’accepter de diluer son « je » au profit du monde, de l’autre, de celui qu’on éduque, d’une impulsion créative ou de l’inconscient pour obtenir une augmentation réciproque et produire une vitalité nouvelle.
Nous pourrons alors vivre une reconquête de nous-mêmes par le laisser aller10 et inaugurer une autre fraternité qui n’aura plus rien à envier au passé !
Peut-être n’est-ce pas la tradition et le « vouloir » qui tissent les légendes mais l’augmentation réciproque des hommes ?

Marie-Anne Mariot
marieannemariot.wordpress.com


 

  1. Marc ALAUX, La vertu des steppes, Petite révérence à la vie nomade, éditions Transboréal, 2012, p.83 []
  2. Michel SERRES, Hominescence, éditions Le Pommier, 2001, pp.239-240 []
  3. http://www.accorderie.fr/ , http://lacravatesolidaire.org/ , le financement participatif http://www.youtube.com/watch?v=GJPHtiIPjR4 , covoiturage et transports partagés. []
  4. Le magasin pour rien où tout est gratuit http://www.leparisien.fr/magazine/grand-angle/solidaires-la-boutique-du-bonheur-17-12-2012-2414829.php  []
  5. Potagers participatifs gratuits http://www.incredible-edible.info/?page_id=100  []
  6. Joël DE ROSNAY, Surfer la vie, Editions Les Liens qui libérent, 2012, p.106 []
  7. Claude ARNAUD, Qui dit je en nous ?, éditions GRASSET, 2006, pp.329-331 []
  8. Claude ARNAUD, id., pp.329-331 []
  9. Claude ARNAUD, id., pp.329-331 []
  10. Jean ROUSTANG , émission Philosophie, Arte  le 02/12/12 http://www.arte.tv/fr/hypnose-francois-roustang-est-l-invite-de-raphael-enthoven-dans-philosophie/2235124,CmC=7076054.html []

There are 2 comments

  1. Jean-Jacques Roulmann

    Stimulante ta contribution sur la compassion chère Marie Anne et merci de la soumettre à des lecteurs non préparés.
    Même si l’on reste largement sur le terrain de l’idéologie, j’aime assez l’idée du riche (Bill Gates?) qui compatirait en abandonnant une partie de sa richesse pour la transférer à d’autres. Et sur ce point je rejoins le témoignage du religieux qui dit que la compassion ne se conçoit qu’en termes d’effets quasi « quantitatifs ».
    A quoi, dans quelle mesure, montre-t’on de la compassion quand l »autre » a « touché le fond », est « au bord de l’abime », « frôle la dépression »? Il y a une question de degré, d’intensité, de quantité.
    La plupart des intervenants du court métrage restent, à mon sens, trop théoriques….
    Il faut réexaminer tous ces termes de la langue en « cum » (com, con) qui sont orientés vers l’autre: compatir, compagnie,connaitre,concéder, commisération,
    etc…
    Bravo de nous sortir du quotidien
    Jean-Jacques

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