Un désir de confiance hors des canaux habituels

La Révolution numérique bouscule, inquiète, voire menace notre mode de vie disent les conservateurs de droite comme de gauche. Rien de très nouveau, Alain Peyrefitte avait déjà démontré en 1995, dans « la société de confiance », que l’évolution des mentalités était plus importante que le capital et le travail pour transformer la société. Le ressort du développement, écrivait-il, réside dans la constitution d’une société de confiance, confiance que l’État accorde à l’initiative individuelle, et surtout confiance que les individus accordent à l’État, se reconnaissent entre eux et se font à eux-mêmes.

La crise économique est une période où la peur, la déraison et la paranoïa exposent notre société. Car, comme le démontre Michela Marzano dans son « contrat de défiance », de la banqueroute de Law (1720) à la crise des subprimes (2007-2008), l’histoire économique est une longue histoire de manipulation de la confiance des populations. Or, sans confiance, c’est toute notre société qui s’écroule. Le défi est d’autant plus grand pour nous que, selon une étude internationale menée par la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique),  les jeunes Sud-européens sont parmi les plus sceptiques vis-à-vis des institutions de leur pays. Tout au plus un tiers des Français, des Espagnols, des Italiens et des Grecs ont confiance dans leur gouvernement, les médias, le système judiciaire, l’armée et la police. Ils figurent loin derrière les Indiens (68 %), les Suédois (52 %) ou encore les Américains (43 %) et les Britanniques (42 %).

La confiance est donc en crise, mais cette crise est-elle liée au numérique ? C’est d’abord, nous dit-on, une crise de confiance envers les référents traditionnels de nos sociétés : les institutions, les médias, les experts, la science, ainsi que certaines catégories d’entreprises, particulièrement les banques. Or, ce sont souvent les mêmes référents qui ont été les plus bousculés par la Révolution numérique. Le déséquilibre croissant entre les organisations et les individus se traduit par une rupture molle, mais réelle : infidélité, désengagement, incompréhension, voire cynisme.

L’un des phénomènes marquants de ces dernières années est l’émergence puissante de grands espaces numériques dans lesquels la confiance s’établit et se vérifie à partir des échanges entre individus et de leurs évaluations réciproques. Des millions d’internautes publient avis et conseils, échangent des biens et des services, partagent leurs expériences, s’entraident, ou coproduisent ensemble des contenus. Dans certains domaines, le lien social, la rencontre amoureuse, la relation entre patients et médecins, le choix d’un hôtel ou d’un restaurant…, ils jouent un rôle majeur.

Cette émergence traduit un profond désir de confiance qui, ne trouvant plus à s’exprimer par les canaux habituels, se saisit d’autres mécanismes, les invente ou les améliore en chemin. L’individu n’est plus seul.

Éric Legale

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