Un nouveau contrat de confiance ?

« Hello, I have a transaction for you, please contact me.
Donna. » Après avoir lu cet e-mail, ce matin, devrais-je accorder une confiance relative, absolue, réciproque ou même naïve, à l’indésirable Donna Knok, autant qu’au Dr Edward Tribeca, dont la proposition, reçue juste avant, semble aussi inappropriée que les remèdes ? A priori : non. Et pourtant, 150 millions d’euros sont dépensés, en France, chaque année, pour répondre à des escroqueries virtuelles aussi grosses que les fameuses « arnaques à la nigériane », dont les cybers-auteurs ont souvent autant d’imagination qu’un romancier sur-confiant : comment récupérer une mallette, bourrée de billets, en pleine savane, ou un héritage de plusieurs millions de dollars, sur un compte improbable, en lointaine périphérie de Moscou ? Au-delà de leur côte de confiance, assez nulle, ce type de « scams » (arnaques par e-mail) reste assez symptomatique de la bascule rapide entre un pâté de maison, quasiment sûr de lui et un village global, intrusif et frénétique, aussi excitant qu’initialement méfiant.

Pour une large partie du public, la rencontre avec la société numérique s’est souvent faite entre une fin de siècle, la promesse d’un nouveau, une adresse CaraMail et un kit de connexion offert par Club Internet. Un autre monde, instantanément, s’est ouvert, dans lequel le 56 kilobit a rapidement flirté avec le paradis et la confiance humaine, avec un nouveau paradigme. Si Wikipedia continue de la définir, à juste titre, comme un sentiment de sécurité vis-à-vis de quelqu’un (ou quelque chose) et Google Images l’attache encore à une rencontre universelle entre deux mains, l’explosion d’Internet ne va cesser, dès lors, de consacrer la disparition du sujet et transformer le coup de la poignée en géniale image d’Épinal. Notamment pour commercer. En définitive, alors que nous avons tous grandi en apprenant à ne pas faire confiance à n’importe qui, nous demeurons également les enfants d’une société devenue inséparable de ses extensions, où la confiance dans l’Inconnu s’est simplement imposée comme l’unique moyen de ne pas rester derrière sa porte d’entrée.

Aujourd’hui, vingt ans après l’avènement du Web grand public, la notion de confiance numérique ne se réduit pas plus à une norme légale, favorisant la sécurité informatique qu’à un lot de défenses immunitaires, utilisées comme des balises, des curseurs de contrôle parental aux barrières anti-spam. Au-delà du ressort, longtemps défensif, elle s’est également érigée en véritable moteur, donnant naissance à des activités émergentes et, peut être mieux : à un nouveau visage social. Issus de la deuxième génération d’Internet, communautaire, les réseaux sociaux constituent, à eux seuls, un plongeon intrinsèque vers l’inconnu, tandis que nous apprenons, chaque jour, à monter dans la voiture d’un anonyme, à échanger un billet de train, sans règlement préalable, à accueillir un acheteur du Bon Coin, sans abuser du Judas ou à partager sa maison, sans mettre ses céréales sous scellées. Le succès phénoménal d’AirBnB (10 millions de nuitées réservées en cinq ans) est emblématique, par exemple, d’un imperturbable réseau mondial dans lequel la confiance aurait retrouvé la meilleure chose qu’elle sache faire : régner. À l’instar de la start-up californienne, l’explosion des activités de partage est inséparable de la conjoncture mais participe, plus largement, aux fondations d’une société plus « fluide », chère à Joël de Rosnay, voire à un formidable grand écart, de Rousseau à Darty, sous l’étendard du Web 2.0 : vers un nouveau contrat de confiance, social et numérique.

Gabriel Viry

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