Une invention parmi d’autres: « Les arbres de connaissances »

« Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait » (Mark Twain)

Quand nous sommes en risque de ne pas être reconnu pour ce que nous valons, le risque de l’exclusion n’est jamais loin. Et pourtant, si personne ne sait tout, nous avons tous une connaissance qui fait notre richesse. Tous humains avec nos connaissances, nous faisons humanité. Et de cette humanité nul d’entre nous ne devrait se sentir exclu.

« Pouvez-vous créer « une chose » pour permettre à chacun de se reconnaître parmi tous, en découvrant sa position et sa valeur grâce à une représentation des connaissances? » Telle était la demande du premier ministre à Michel Serres.

« Conçoit un instrument qui fasse de la connaissance la source de la valorisation de chacun parmi les autres. »

Tel était le problème qu’il me transmis à l’automne 1991.

Les circonstances étaient exceptionnelles. En quelques jours, de simple enseignant, je me trouvais propulser au sommet l’Etat. Je ressentais la pression d’une foule compacte d’intérêts et de leurs représentants : associations, institutions, entreprises, ministères qui exprimaient des attentes diverses et souvent contradictoires. Aiguillonné par la commande du politique qui relayait la plainte lancinante des exclus, je m’installais reclus dans cette bulle singulière de contraintes. Au plus près de moi, protectrice et confiante, la présence de l’ami philosophe m’empêchait de fuir.

Assiégé, je devins obsédé. Tel un prisonnier dans sa geôle. Il me fallait en sortir !

Exhaussé par la situation, assujetti par les demandes, responsable d’un résultat, allégé par la confiance, je n’étais plus moi-même, je devenais le problème lui-même.

L’abstraction fit son œuvre, désincarnée de son humanité sociale et cognitive, la question devenait la suivante : « soit beaucoup de listes ordonnées d’éléments, comment les assembler tous en respectant au mieux l’ordre de chaque liste ? »

Dans plusieurs langues, le même problème se répétait :

Quel régime accorde entre elles les opinions de plusieurs personnes ?

Quel concept fonde les collectifs préalablement à toute règle ?

Quelle figure représente au mieux des ordres aussi variés que possible ?

Existait-il une théorie mathématique qui réponde à cela. J’appris plus tard qu’Arrows avait démontré que ce problème n’avait pas de solution ?

Un gène nouveau devait naître de ce problème insoluble ! Mal posé, il décevait l’espérance de tant de gens sous le prétexte séculaire qu’on ne peut faire parler la multitude qu’en fusionnant les voix dans la balance élective ?

La pression transforma le problème.

La solution était impossible parce que le mélange n’était pas le bon. Si aucune voix ne pouvait, à elle seule, exprimer toutes les autres, il fallait inventer une polyphonie. A vouloir repérer la voie unique de la foule, on restait aveugle à l’espace que les voies multiples engendraient.

En mutant, le problème rencontra la question philosophique du collectif. Il s’enrichit du concept de quasi-objet ((Le Parasite, Michel Serres, Grasset, 1980.)). La situation s’éclaircissait. Enrichie par la philosophie de celui-là même qui avait accepté la mission, une conception nouvelle de la connaissance et du collectif s’imposait. L’énergie à penser trouvait là une source inépuisable. Cette atmosphère favorable, saturée des idées adaptées, ne pouvait que provoquer la surfusion attendue.

Durant des heures, un jour, deux jours, dix jours… une forme poussait, geignait, grimaçait! Il fallait que quelque chose sorte, qu’une étrangeté naisse ! Enervé, ne trouvant aucun repos, j’étais à chaque instant sur le point d’imploser sous la pression de la concentration, sous les vibrations de la résonance, dans le désordre des raisonnements.

Et puis soudain…

Silence tonitruant, bruit blanc

Sous le tympan libéré des pressions douloureuses

L’huis de l’esprit luit sur le secret

Oui, l’ouïe a ouï l’inouï,

Luisante l’évidence danse dans le vide,

Au cœur de la géode évidée de son gaz

Le corps épuisé jouit des caresses aiguës

Du « Cristal qui songe »1

Et singe pour tous le rêve de chacun.

Inattendu, tant désiré le quasi-objet concentre les sujets. Solution de toutes les concentrations, une harmonie se fait entendre, les tendances s’accordent, par petits groupes humainement mêlés les connaissances s’agrègent. La musique prend forme, elle dessine dans l’esprit une figure. Partant du plus simple, les expressions se lient, puis bifurquent, se ramifient, s’épanouissent et laissent apparaître une forme. Pierre Lévy lui donna son nom « arbre de connaissances ».

Absolue jouissance que cet engendrement, gravée au plus profond de l’auteur, c’est là sa récompense inoubliable. C’est mon identité inaliénable. Pourquoi alors avoir d’autres droits que d’être « mère des arbres de connaissances » ? Ce serait usurper l’amitié conceptrice et l’humanité porteuse d’espérance.

Michel Authier


  1. Selon le titre du roman de Théodore Sturgeon []

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