Usage des effets indésirables

Un drone ambulance, propulsé à l’énergie photo-voltaïque vient de me déposer au méta hôpital de ma région, administré par un collectif de jeunes talents, tous issus de l’holosphère médicale mondiale. À la veille de mes 85 ans, je vais me faire implanter une puce pancréatique. C’est une intervention devenue assez banale de nos jours. D’ici quelques heures, mon organisme qui bénéficie déjà d’un rein artificiel et d’un cœur semi-organique sera augmenté d’un système régulateur intelligent de ma glycémie. Tout cela se fera gratuitement car j’adhère depuis mon plus jeune âge à une sécurité sociale internationale. Un robot me reçoit, enregistre ma carte Vitale intercommunautaire et m’accompagne à ma chambre. Tout avait été enregistré au préalable sur cette carte par mon médecin épigénéticien personnel. Il restera en contact avec moi par Internet durant tout mon séjour, ceci grâce à la montre intelligente que je porte au poignet. En effet, je suis suivi dans une maison de santé appartenant au réseau mondial MediGlob. Les professionnels médicaux et paramédicaux qui s’y regroupent sont de toutes les spécialités. Quel que soit l’endroit où je me trouve sur la planète, mon dossier médical me suit de manière sécurisée et reste accessible à tous les spécialistes mondiaux.
Depuis de nombreuses années, les médecins isolés ont tous disparu de mon quartier. La médecine, comme tant de choses aujourd’hui, se fait de manière collective et en réseau. Certains le déplorent mais cela me satisfait car je n’avance aucun frais et, quel que soit mon déplacement, je suis en sécurité optimale.
Il est 9 heures, j’ai échangé mes vêtements pour un pyjama en e-textile qui collecte toutes mes constantes vitales. Mes pouls, température et pression artérielle ainsi que mon électrocardiogramme sont transférés sans fil à une console qui trace de jolies courbes lumineuses sur un écran flexible. Je m’allonge sur mon lit en lévitation acoustique, alors qu’un robot aspirateur silencieux, à peine plus large qu’une pantoufle, nettoie le sol avec régularité. L’équipe d’infirmières d’accueil arrive enfin. Ce sont les premières personnes que je rencontre depuis le départ de mon domicile. L’une est réelle mais l’autre n’est que l’hologramme de la surveillante générale. Après m’avoir posé les questions d’usage, on me tend une paire de lunettes avec réalité augmentée pour la lecture, sans effort, des dernières nouvelles du monde.

En titre : Retour vers la théorie du climat de Montesquieu.
Cette œuvre scientifique collective, révèle le journal, a permis de lever une partie des mystères de notre passé lointain.

Des astrophysiciens ont compilé des données météorologiques, défini certains paramètres et obtenu des cartes climatiques superposables aux données archéologiques des plus anciennes civilisations : sumérienne (Mésopotamie), égyptienne, sabéenne (Yémen / Éthiopie), indusienne (Pakistan), indienne, chinoise, olmèque (Mexique)… Ils viennent de définir l’alchimie qui a permis la création des grandes civilisations de l’histoire.
Tout repose sur le climat : il faut un climat global de type « période interglaciaire », comme l’Holocène qui se caractérise par un réchauffement climatique et par la disparition d’une partie de la faune. Cette raréfaction de nourriture produit un effet de stress sur l’espèce humaine en lui imposant l’innovation pour survivre. En second lieu, un climat local pluvieux est incontournable, malgré ses crues qui provoquent un stress supplémentaire, pour l’émergence de l’agriculture.

Les rouages civilisationnels se mettent alors en place de manière logique et universelle. La sédentarisation, avec la mise en commun des idées, permet l’invention de l’agriculture et de l’élevage. Le groupe doit ensuite apprendre à repérer les périodes de semis et de récolte… Répartir les tâches, compter et échanger les ressources… L’invention de l’écriture, des mathématiques, de l’architecture, de l’économie découle des découvertes précédentes… Le temps libre est dédié à la prière et au culte d’êtres imaginaires pour obtenir de meilleures récoltes. L’art s’inscrit dans ce besoin de se surpasser pour survivre.

L’influence du climat a permis l’émergence des civilisations humaines. De révolution en révolution, nous nous sommes affranchis de l’impact de cet environnement au prix d’une production massive de gaz à effet de serre qui ne fait qu’aggraver le réchauffement climatique et l’extinction tout aussi massive de nombreuses espèces animales. Nous sommes entrés dans l’ère industrielle.
Et l’auteur de conclure : en utilisant l’effet de serre qu’il produit, l’homme pourrait maintenir artificiellement la période interglaciaire actuelle et assurer l’avenir de notre espèce sur terre. Nous irions ainsi vers une nouvelle ère géologique anthropocène « positive ».

Trêve de rêveries, les chirurgiens m’attendent au bloc opératoire. Dans une heure, je serai de retour à la maison et ferai mon jogging quotidien dans un corps tout neuf.

Joël Valandoff

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