Utopie de la transparence

Thème récurrent des utopies classiques, la transparence parfaite fût régulièrement évoquée au cours du XIXe et du début du XXe siècle dans les œuvres littéraires. Citons, à titre d’illustration, la cité de cristal du roman de Nikolaï Tchernychevski intitulé Que faire ?, ou le lit de verre aux draps de verre à l’intérieur duquel André Breton aspirait à se glisser la nuit dans sa maison de verre.

Aujourd’hui, alors que nous transcrivons tous images et sons à loisir sur des appareils bon marché, puis que nous les diffusons à volonté au monde entier, l’utopie de la transparence nous pénètre avec plus de prégnance encore. Nous aspirons à vivre dans une maison de verre où tout se verrait et tout se saurait. Cet idéal apparût d’abord dans la sphère virtuelle, avec les réseaux sociaux et le web ; il la déborda vite ; et aujourd’hui, il resurgit partout, tant dans le monde ancien des administrations que dans le climat feutré de la diplomatie, dans l’austère maison de la justice ou dans le cabinet privé du médecin. Nous voulons tout voir et tout savoir. Nous ne reconnaissons plus de domaine réservé qui échapperait à l’exigence de transparence. Nous bannissons le secret. Nous souhaitons tout connaître et tout montrer, ou presque, car, en dépit de cette aspiration, la maîtrise des données personnelles et la sécurité individuelle restent des enjeux majeurs de la société contemporaine. Le malaise qui suivit la publication par le site Wikileaks de câbles diplomatiques secrets de l’administration américaine illustre cette ambivalence actuelle.

Bref, le monde virtuel et son hybridation aux territoires géographiques apparaissent à l’évidence comme les vecteurs d’utopies de la transparence. Et, sans doute, celles-ci s’enracinent-elles sur d’autres, plus anciennes. Pour autant, l’utopie contemporaine qui se réalise sous nos yeux ne se confond pas avec celles qui eurent cours auparavant.

Pour mémoire, rappelons que les utopies traditionnelles, par exemple celle décrite par Thomas More dans son fameux roman L’Utopie, ou Le Traité de la meilleure forme de gouvernement, se construisaient à partir d’un idéal de perfection sociale, sans pour autant le réaliser nécessairement. Tout en demeurant à l’horizon des possibles, ces sociétés parfaites se plaçaient sur Terre, dans un territoire imaginaire mais tangible, et où vivaient des individus en tous points semblables à nous. Ajoutons que ces lieux adoptaient une topologie fermée comme celle d’îles, de pourtours de lac ou d’oasis, voire de villes, à condition qu’elles se déploient sur des cercles, car l’égale distance de tous à tous apparaissait comme la condition de l’égalité.

Tout en répondant à cet idéal utopique de parfaite transparence, la sphère virtuelle contemporaine ne réside pas uniquement à l’horizon des possibles. Elle existe ; elle régit la société ; elle s’impose à tous dans le monde contemporain ; et, avec elle, tous se trouvent à égale distance de tous. En cela, elle ne dessine pas une simple chimère. Elle se réalise effectivement et elle façonne la société à son image.

Qui plus est, contrairement à la plupart des utopies, elle ne se localise pas dans le monde matériel ordinaire, mais dans un monde second, qualifié de « virtuel ». Enfin, elle n’exige pas un lieu fermé et isolé où l’on vivrait en autarcie ; bien au contraire, elle s’épanouit dans un lieu ouvert auquel tous ont accès immédiatement.

En somme, tandis que les utopies classiques se logeaient dans des pays fictifs semblables à ceux que l’ont connaissait, les utopies contemporaines existent de façon tangible, mais s’ancrent sur l’univers virtuel des réseaux et sur son hybridation avec les autres phénomènes physiques, toutes choses qui diffèrent singulièrement du monde où l’on vivait auparavant. Ainsi, et assez paradoxalement, là où l’utopie traditionnelle renvoyait à du réel imaginé, l’infosphère et le cyberespace se présentent aujourd’hui comme le support d’utopies réalisées effectivement dans le monde virtuel des réseaux.

Jean-Gabriel Ganascia

There is one comment

  1. Jean-Paul Moiraud

    Bonjour,

    J’ai lu avec attention et plaisir votre article. Je m’intéresse aux mondes virtuels dans les dispositifs d’apprentissage.

    Je m’étais interrogé sur la notion d’utopie et l’architecture des mondes virtuels

    http://tutvirt.blogspot.fr/search/label/utopie

    Votre analyse brillante vient alimenter mes réflexions. Merci à vous, Je vais insérer précieusement votre billet en marque page.

    Bien cordialement

    Jean-Paul Moiraud

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