Vers de nouveaux écosystèmes

Une révolution positive, ce serait quoi ? Rien de moins qu’une inversion de la plupart des paradigmes actuels, de nos logiques de prédation, de concurrence et de croissance sans limite. Un processus d’ampleur et de long terme, qui nécessitera de revoir entièrement nos modes de vie. Mais depuis quelques années, des actions de terrain ouvrent la voie à de nouveaux écosystèmes, qui sont autant de pistes prometteuses. Elles suivent globalement cinq axes.

Réinitialiser notre contrat avec la planète
En Amérique du Sud, la culture andine a une longue relation d’échange, d’offrande avec la Pachamama. Ce rapport instinctif avec la Terre-mère n’est finalement qu’une profonde compréhension des conditions de survie de l’homme grâce au milieu naturel. En Inde, Rajendra Singh, l’homme qui a transformé un désert du Rajasthan en oasis agricole, en construisant un vaste réseau de collecte de l’eau de pluie, a compris et rationnalisé ce rapport. Dans sa région, « chaque goutte d’eau utilisée est rendue à la terre », dit-il : l’eau prélevée pour l’agriculture ou la consommation est compensée par un apport équivalent de pluie aux nappes phréatiques. L’équilibre naturel n’est jamais rompu.

Aucune révolution positive n’est possible sans que l’homme ne s’inscrive, comme le fait Rajendra Singh, dans un écosystème intelligent avec la biosphère, condition indispensable à une résilience mutuelle. Ce qui implique de n’utiliser que des sources renouvelables d’énergie, et de compenser intégralement chaque prélèvement d’eau, de faune, de flore, par un renouvellement de ces ressources. Déjà s’organisent au Kenya, en Inde et ailleurs, de vastes opérations citoyennes de plantation de forêts : c’est le début d’un contrat renouvelé avec la planète.

Réenchanter le local
En quelques années, la planète a vu s’installer un mouvement mondial qui vise à produire, transformer, échanger, partager, réparer, recycler local. Une tendance portée par la génération des Millennials, ces jeunes devenus adultes avec le nouveau siècle et qui sont certainement le pivot de la révolution positive.

Cette génération a en effet intégré les atouts de la mondialisation (elle est historiquement la plus connectée, la plus informée, la plus consciente des enjeux planétaires), mais elle en a fait basculer les valeurs : elle est convaincue que l’économie ne peut plus reposer sur des échanges mondiaux insoutenables écologiquement et socialement, mais sur la renaissance d’une économie territoriale, appelée très justement community-scaled economy aux États-Unis. Dans ce pays, cette génération est donc en train de réinvestir les centres urbains – à l’opposé du modèle banlieue-voitures de ses parents – et elle revitalise l’économie de proximité, tout en développant une mobilité durable (vélos, transports en commun). À Portland ou à Minneapolis par exemple, on voit déjà des quartiers renaître grâce à l’éclosion de circuits alimentaires locaux ou de commerces gérés en coopératives.

Cette exigence de relocalisation dépasse la seule nécessité de réduire l’empreinte carbone : elle relève d’une logique de vie plus large qui, en valorisant les ressources humaines, sociales, culturelles d’un territoire, crée des prospérités locales aux bénéfices mesurables en termes de qualité de vie, de créativité et de vie démocratique.

Le réenchantement du local passe aussi par l’investissement dans les agricultures biologiques, y compris dans les villes. Venue du Sud, l’agriculture urbaine connaît aujourd’hui une expansion mondiale, qui fait émerger des jardins partagés dans toutes les métropoles (800 jardins cultivés à New York, un million de co-jardiniers aux États-Unis), des fermes urbaines (Detroit, Rosario, Curitiba…), des forêts nourricières (Seattle, Boston), des serres sur les toits (Montréal, New York, Londres…) et des cultures dans tous les interstices du monde urbain : murs, cours, balcons, anciennes voies ferrées… Et les quartiers de demain auront leurs fermes verticales, avec des projets à Las Vegas, à Dubaï ou à Dongtan, la future ville écologique chinoise. Ces filières agro-alimentaires urbaines ne sont pas seulement prometteuses en termes d’emplois. Elles sont surtout vitales pour des villes en croissance rapide, qui n’ont aujourd’hui que trois ou quatre jours en moyenne de stocks alimentaires, en raison de leur dépendance au pétrole.

Favoriser les logiques de coopération
La coopération est innée chez les espèces vivantes, parce qu’elle est une condition de leur survie dans le milieu. Chez l’animal social qu’est l’homme, la concurrence est au contraire un acquis récent, qui a favorisé les comportements prédateurs et la fragmentation des sociétés en groupes toujours plus inégalitaires.

Créer une économie positive implique de revenir à des processus coopératifs qui relèvent d’une logique de bien commun et de dépassement collectif. La crise de 2008 a au moins pour effet de doper les pratiques collaboratives, qui se multiplient aujourd’hui partout dans le travail (coworking), la consommation, les transports (covoiturage), la finance (crowdfunding), la production alimentaire ou l’habitat. Quant à la mutualisation des connaissances, portée par les supports numériques, elle préfigure à elle seule un changement d’ère : elle promet d’amplifier les capacités humaines à une échelle inédite, comme en témoignent déjà la multiplication des technologies en open source, les outils d’enseignement en ligne ou les audits mondiaux de la biodiversité lancés par les alliances scientifiques-citoyens.

Ces nouveaux écosystèmes d’échange, qui s’organisent en réseaux sectoriels et géographiques (comme les Sharing Cities), témoignent à l’évidence de la recherche d’un nouveau modèle, d’une nouvelle cohésion sociale. Aux États-Unis, par exemple, il est étonnant de voir des écoles, des hôpitaux, des commerces ou des fournisseurs d’énergies renouvelables se convertir en coopératives. Cette année, la ville de New York va d’ailleurs consacrer un budget de 1,2 million de dollars aux coopératives, devenant une des collectivités qui investit le plus dans ce secteur. Là encore, de nouvelles logiques émergent, dans des sociétés désenchantées par les dérives de Wall Street.

Créer des synergies high-tech / low-tech
Inverser les processus de destruction de la planète impose enfin de repenser la nature et l’échelle de nos productions et de nos consommations. Réduire, décélérer, décroître et penser low-tech sont les maîtres-mots pour l’avenir.

À l’opposé des logiques souvent mercantiles du high-tech, aux supports obsolètes et polluants, le low-tech réhabilite les techniques populaires et les matériaux simples et réparables. Mais loin de se combattre, low et high-tech produisent aujourd’hui des interactions intelligentes, qui rendent le changement accessible au plus grand nombre.

En Inde, des techniques écologiques low-tech (équipements solaires d’irrigation et de purification d’eau, phyto-médicaments, solutions agricoles…) sont déjà diffusées dans 75 pays du Sud par des réseaux regroupant informaticiens, chercheurs, étudiants et fermiers. La start-up Digital Green, par exemple, fait profiter des centaines de milliers de paysans indiens et africains de solutions en agroécologie, en nutrition et en santé, grâce à 260.000 vidéos diffusées en 20 langues par Internet mobile. D’ici trois ans, elles auront amélioré la vie d’un million d’agriculteurs éthiopiens. En alliant l’accessibilité du low-tech à la puissance de diffusion du high-tech, la société civile se montre aujourd’hui mille fois plus efficace que les agences de développement.

En Afrique, le réseau Jerry Clan allie, lui aussi, low et high-tech : ces Fab-Labs de terrain fabriquent des ordinateurs en assemblant des pièces recyclées (carte mère, disque dur…) dans de vieux jerricans. En mariant le « bricole it yourself » et le « do it together », il fabrique sans doute les ordinateurs les moins chers au monde, contribuant ainsi à réduire la fracture numérique dans plusieurs pays subsahariens.

Multiplier les logiques d’empowerment
Cette multiplication actuelle des solutions de terrain a au moins trois effets notables.

Leur diffusion virale leur confère d’abord une portée sans précédent, de l’ordre de plusieurs millions de bénéficiaires.

Leur conception coopérative met aussi en place des systèmes d’intelligence collective – des « réseaux pensants », dit très justement Patrick Viveret – qui font de la société civile du XXIème siècle une actrice majeure du changement social : pragmatique, innovante, elle est désormais très en avance sur le monde politique.

Enfin et surtout, ces solutions sont de formidables outils d’empowerment, qui redonnent aux citoyens un pouvoir d’agir, un levier pour changer l’avenir. L’open source, par exemple, met des technologies de pointe à la portée de tous. Le solaire et l’éolien permettent à des territoires entiers d’accéder à l’indépendance énergétique, et ouvrent des opportunités inédites de développement à des territoires défavorisés. Les makers se dotent de nouvelles capacités productives. Des millions de connaissances se mondialisent. Le crowdfunding fait émerger des initiatives qui n’auraient pas trouvé de financement ailleurs.

Ces empowerments polymorphes, dispersés, constituent sans aucun doute l’amorce d’une transition, d’un changement global de paradigmes. Mais les transformer en une révolution plus large nécessitera d’aller plus loin. Il faudra presser le bouton reset et repenser globalement un modèle matérialiste vide de sens, pour le remplacer à l’échelle mondiale par des millions d’écosystèmes intelligents et de réseaux économiques coopératifs, enfin centrés sur le mieux-vivre.

Bénédicte Manier
Un million de révolutions tranquilles
publié en 2012 aux éditions Les Liens qui Libèrent.

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