We love art

Hand-of-God-Carl-Milles-1875-1955-Stockholm-Tutt-Art La Revue du Cube

The Hand of God, Carl Milles (1875 – 1955)

Les préparatifs de la manifestation avaient commencé. L’évènement se déroulait en plusieurs points d’une île au relief saisissant. Larges vallées, ascensions vers des pics vertigineux, points de vue majestueux sur la mer Egée, et le soir par beau temps, nous pouvions voir jusqu’aux lumières d’Athènes.

L’île paraissait sortir d’un rêve. Les visites y étaient restreintes et le gouvernement grec avait veillé à ce que cette île n’accueille que ponctuellement des manifestations de ce genre. C’est pourquoi l’accès fut limité à mille personnes. Les télévisions assuraient la retransmission pour le plus grand bonheur des internautes.

Il y a de cela plusieurs décennies, le sculpteur suédois Carl Milles avait élu domicile sur cette île. Son atelier avait commencé au centre de la maison et s’était prolongé naturellement jusque dans les jardins à étages. Ses sculptures s’y étalaient à leur guise. Figures longilignes d’une grande gaieté, représentées seules ou en groupe, elles semblaient photographiées dans leur mouvement et dans un équilibre qui paraissait défier les lois de la gravité. Dans les dernières années, les plus marquantes, à l’aide de socles possédant des armatures cachées en acier et par des procédés connus de lui seul, l’artiste éleva considérablement la hauteur de ses sculptures. Il fallait lever les yeux au ciel pour voir danser des anges à 10 ou 15 mètres au dessus de nos têtes. Et le nez en l’air, nous percevions alors ce contraste stupéfiant entre la terre et le ciel, entre les matériaux de la sculpture et la présence palpable de l’air. Milles excellait à rendre le bronze aérien. Toute son œuvre pouvait se résumer ainsi : une invitation à la légèreté.

De l’œuvre de Carl Milles, les organisateurs avaient surtout été séduits par la prouesse technique. Le défi que le sculpteur avait relevé servait à merveille le thème de leur exposition : “L’art et la technologie”.

C’est donc sur cette île que depuis maintenant six mois les organisateurs s’affairaient.

Il fallait définir les lieux d’expositions, le parcours du public, la scénographie des œuvres interactives. Il fallait aussi ménager les susceptibilités. Les tenants d’un art purement technologique devaient s’y retrouver, tout autant que les tenants d’une hybridation mesurée entre art et technologie. Fort habilement, les appellations les plus diverses pour nommer le genre d’art auquel les œuvres appartenaient furent laissées à la libre appréciation des artistes.

En terme de communication, le coup de génie fut sans conteste la Carte Blanche au plus illustre des artistes.

Picasso approchait des 80 ans et s’était vu confié la programmation des œuvres et le choix des artistes. Cette “Carte Blanche à Picasso” assurait à elle seule le succès de la manifestation. Beaucoup avaient commenté les possibles choix de l’artiste et dans les grandes lignes les journalistes ne s’y étaient pas trompés. C’est bien tout le gratin de l’art contemporain qui avait rendez vous avec l’histoire.

Mais à quelques semaines de l’inauguration et malgré les pressions exercées par l’entourage de l’artiste, un évènement assez curieux avait finit par percer.

Un peintre, un ami intime de l’artiste, manquait à l’appel. Il était resté silencieux.

Picasso en prit ombrage… Il intervint personnellement et lui fit parvenir un dernier message.

Tout le monde sera là. Non seulement les responsables politiques mais aussi les critiques, les grands collectionneurs et même la jeune génération dartistes qui admire et jalouse ton travail. Rends-toi compte, il suffit de dire oui pour le que le monde entier te célèbre. Jaimerai tant être lartisan de ta célébrité.

L’ancien et mystérieux ami prit son temps mais finit par répondre.

Il semble que cette lettre ait été perdue ou peut-être même a-t-elle été cachée. Quoi qu’il en soit, elle nous est parvenue des années après, bien que l’identité du peintre fasse encore débat.

Je vois à quel point tu tiens à cette manifestation. Je constate quelle tapporte beaucoup de désirs de toutes sortes et plus encore de satisfactions. Pour ma part, je ne partage plus ce genre dexcitations au point quil est de ma responsabilité de décliner ton invitation.

Certes, cette île a été le lieu dune belle et grande exploration artistique, je suis le premier à le reconnaitre, mais depuis quelques temps, elle est devenue lexact opposé de ce à quoi jaspire. La quête de la reconnaissance, le bruit autour de ces supposées nouvelles technologies, le renouvellement de lart par des procédés purement techniques, la fascination pour la nouveauté et la médiatisation outrancière qui en est faite Vraiment tout cela mindiffère.

La méditation sur lart est un puits sans fond. Les grandes vérités sont à rechercher dans les œuvres des artistes. Certains dentre nous ont une relation directe avec ces vérités intérieures. Tu le sais mieux que beaucoup, nous avons partagé cela et nous nous exercions à créer les conditions dun tel contact. Aujourdhui, cette manifestation men semble bien éloignée, ne trouves-tu pas ?

Picasso fit la moue… Il resta dubitatif quelques secondes puis se ravisa et rangea le courrier dans l’enveloppe.

Comme on le sait aujourd’hui, cela n’altéra nullement le moral de notre champion. Picasso s’illustra avec beaucoup d’esprit lors de l’inauguration. Le succès annoncé se concrétisa et la manifestation fit grand bruit. Ce fut même le point de départ d’un mouvement d’ampleur où des évènements de ce genre allaient bientôt se produire un peu partout sur la planète.

Un mouvement qui fut baptisé par la suite et comme chacun le sait : WE LOVE ART.

Hugo Verlinde

Commentez cet article