Y a-t-il un pilote dans l’avion ?

« Responsable mais pas coupable », la phrase a été prononcée en 1991 à propos de l’affaire du sang contaminé qui, par inoculation du virus du Sida a provoqué plusieurs centaines de morts. Si être responsable, c’est accepter a priori le fait des choses dont on répond, à quoi cela sert de l’être si l’on accepte pas d’en supporter les effets et donc la culpabilité.

Aujourd’hui, la responsabilité est une revendication pour la gloire et son exercice. Le plus fréquent est une recherche obscène en irresponsabilité : « C’est pas moi, c’est l’autre ! ». Or,  le problème que devrait résoudre l’acceptation de la responsabilité ne se pose que parce qu’elle a failli, c’est-à-dire lorsque celui qui devait répondre du « fait des choses » ne le fait pas.

En clair, l’exercice de la responsabilité devrait être systématiquement obscur, caché, osons le mot : « pudique ». C’est en cela que le responsable est nécessaire, puisqu’il porte sur lui, ce qui sans cela serait source de désordre. Le responsable devrait être une boîte noire garant par cette noirceur de la paix publique.

« Le Noir », c’est un des nombreux noms que porte Song Jiang, « Le Héraut-de-justice », numéro 1 parmi les 108 brigands du célèbre roman chinois Au bord de L’eau. Seul parmi tous les brigands, être sans compétence exceptionnelle, il ne cesse de pleurer sur le sort de ses compagnons. Il pleure de compatir à leur douleur, humble parmi les héros qui vont sauver l’empire du Milieu. Responsable de l’ombre, responsable de porter les faits de toutes choses, de les peser, d’y penser toujours, afin de panser les souffrances. Il est le responsable absolu, par là même le leader par excellence, celui qui ne revendique rien pour lui-même et renvoie la lumière sur les autres.

Aujourd’hui, la pratique de la responsabilité est devenue une recherche de ligne de fuite. Le responsable « potentiellement coupable », c’est toujours un autre. « J’ai fait quelque chose de mal, mais j’en ai reçu l’ordre », « Je n’ai pas fait quelque chose de bien, mais personne ne m’en avait donné l’ordre ». Lignes de fuite ascendantes où, selon le principe de la « servitude volontaire », chacun abdique sa liberté pour n’être responsable de rien, au nom du fait que celui devant lequel on s’asservit serait responsable à notre place. Remarquons que de délégation en délégation, la responsabilité file dans une chaîne de relation hiérarchique d’irresponsabilité en irresponsabilité, vers la transcendance, l’être suprême, la fatalité, la nature, et en désespoir de cause retombe sur… l’humanité. Nous serions donc, en  fin de compte, de n’avoir pu compter sur personne, tous responsables. A quoi servent donc les responsables ? Si ce n’est du profit qu’ils tirent à prétendre l’être.

La responsabilité est comme le furet de la comptine, celui qui perd à ce jeu est généralement le plus naïf, le moins malin, l’âne de la fable : « Haro sur le baudet ! » A-t-il  jamais existé le temps où le capitaine coulait avec son bateau après avoir sauvé femmes et enfants ?  Encore plus loin, celui où le vieux Brutus condamnait ses fils pour avoir trahi Rome !

Du responsable, il ne devrait jamais être question puisqu’il est là pour que la question ne se pose pas et que l’ordre des choses perdure.

En absence de responsable, l’effet du « fait des choses » est sans fin. Cela nourrit les médias, accélérateurs d’informations comme on le dit des particules. La chose est la cause par excellence, ce que nous dit parfaitement le latin. Le responsable devrait être là pour réduire le désordre des choses. « De cette chose, j’en suis la cause, n’en parlons plus ». Est-ce pour cela que celui qui passe pour être le plus célèbre responsable français du vingtième siècle déclarait : « Après moi le déluge ? ». Il savait sans doute que les vannes s’ouvriraient au déluge de paroles dans lequel chaque responsable dissout sa responsabilité dans la logorrhée assourdissante d’un plaidoyer en irresponsabilité…

La quête en irresponsabilité, c’est l’exercice même du pouvoir contemporain : ne rien pouvoir faire par soi-même, des autres usurper tous les savoir-faire, en revendiquer tout le bien, sur eux en décharger tout le mal, voilà la « bonne pratique » !

L’homme de pouvoir trouve sa fierté dans sa revendication identitaire de la responsabilité, et prouve sa lâcheté dans la dilution collective de sa culpabilité ou dans l’exaltation paranoïaque de la transcendance (« la providence a failli », « Dieu est avec nous », « nous sommes peu de choses devant les éléments », etc.). C’est grâce aux zones d’ombre des multiplicités humaines et des éléments que le responsable peut refuser de prendre sur lui l’effet malheureux du désordre des choses. Ces zones d’ombre sont en quelque sorte hors contrôle. Sans elles, le responsable serait acculé à assumer sa charge, ou plus probablement à fuir.

C’est d’être totalement un artefact que le virtuel renouvelle la problématique de la responsabilité. Il est absolument notre chose, rien de ce qu’il est le serait sans nous. Aucune ligne de fuite n’est raisonnablement possible puisque l’espace virtuel est sans extériorité : rien n’y surgit sans auteur, tout ne résulte que de causes et d’effets des expressions et usages d’humains. Chacun y est l’auteur de ce qu’il apporte. Aussi longs que soient les enchaînements, ils ont toujours un début et une fin et ne tournent en rond indéfiniment que d’être l’effet d’un bug, d’une erreur de programme qui par là même est assignable, et par cette assignation rend son auteur responsable.

Nous sommes donc collectivement responsable de cet espace virtuel parce que nous le sommes tous individuellement. Reste que de ce collectif, nous ne savons toujours rien d’autre qu’une accumulation de nombres, de data, d’usagers… Si nous voulions être totalement responsables, il nous faudrait avoir une représentation qui nous donnerait à voir ce que ce collectif est globalement et ce que nous y apportons individuellement. Sans cela, d’autres parleront pour nous et prétendront être les responsables de nos intérêts, c’est-à-dire des liens que nous tissons dans la toile parce que nous y apportons et retirons tout ce qui nous intéresse.

Michel Authier

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